‹ Théâtre d'AlarcónChapitre 29 sur 192 · SCÈNE VI · texte numérisé non relu

SCÈNE VI

''don GARCIA et TRISTAN

Entrant par une autre porte et se trouvant derrière Jacinta et Lnoreeia.

TRISTAN. Nous voilà bich arrivés.

DON GARCIA. Toi, Tristau, tu as de meilleurs yeux que les miens, tâche de lire.

JACINTA, lisant. « Puisque mes paroles d'amour n'ont point de crédit auprès de vous, dites-moi si les œuvres qui ne peuvent mentir obtiendront plus de créance. Si pour me faire croire, il faut, madame, être votre mari, et si c^est ainsi que j'obtiendrai vos bonnes grâces, je vous écris ici, ma Lucrecia, et je signe : votre époux, don Garcia, »

DON GARCIA, tout bas à Tristan. Vive Dieu 1 c'cst ma lettre l

TRISTAN. Gomment! ne l'a-t-ellle pas lue chez elle?

LA vëhitë suspecte 8S

DOIT GARCIA. Elle ia relit pour moo bonheor et elle j tromie du charme*

TRISTAN. Vous èlcs contcnt de vous voir aimé.

DON GARCIA. Je suis hcureux parce que je Taime.

jACiNTA. La lettre est brève et succiocte. Ou il aioie J»ieo, OD il meut bien.

DOK GARCIA, à Xacinta sans voir sod Tisage. TOUmex verS

moi, madame, ces yeux dont les rayons me tuent.

lÀCiRTA, bas à Lucrecia. Voile-toi puisquUl uo t'a pas vue et qu'il va te désabuser.

Les deui femmes se voflenU

LUCRECIA (à part à Jacinta). Dissîmule et ne me nomme pas.

DOH GARCIA. Gouvrez d'un voile transparent ce miracle des deux, ce ciel des hommes. Ne puis-je arriver à vous voir, homicide de ma vie I... C'est donc comme homicide que vous cbercliez asile dans cette église ? Si c'est mon trépas qui vous contraint à vous retirer ici, ne craignez rien ; la confusion des lois d'amour est telle que c'est le mort qui reste prisonnier et le meurtrier qui est libre. J'espère, mon bien, que vous compatissez à ma peine, si c'est le repentir qui vous a conduite à la Magdalena. Voyez jcomme l'amour me récompense mal de ce que j'ai souffert ; à moi, qui ai subi le tourment de votre cruauté, il m'enlève À cette heure la gloire de votre repentir. Ne me parlerez-vons pas, ma reine chérie? Mes peines ne mériteront-elles pas votre pitié 7 Vous repentezvous par hasard de vous être repentie? Remarquez, je vous prie, que vous m'allez tuer une seconde fois; si c'est parce que vous êtes dans le saint lieu que vous voulezlne frapper, songez qu'il ne protège pas le crime commis dans ses murs.

JACINTA, écartant son voile. Me COnnaissez-VOUS?

BON GARCIA. Très-bico, par Dieu l et si bien que depuis que je vous ai rencontrée à la Plateria, je ne me connais plus

moi-même; je yh plus en vous qu'en moi ; depuis notre entrevue, je suis tellement transformé par vous que je ne sais plus qui je suis ni qui je fus.

JAGINTA. On s'aperçoit que vous avez oublié qui vous étiez puisque ne vous souvenant plus que vous êtes marié, vous courtisez une autre femme.

DON GARCIA. Moi marié 7 Vous croyez cela ?

JAGINTA. Pourquoi nier ?

DON GARCIA. Quelle folie I Ce fut pardieu une invention de mon esprit pour devenir votre mari.

JAGINTA. Ou pour ne Têlre pas ; et si Ton vous reparle de cette union, vous vous marierez en Turquie.

DON GARCIA. Je jure Dieu de nouveau, qu'avec Tamourque vous m'avez inspiré, je serai marié pour toute autre femme et garçon pour vous.

JAGINTA, à pan à Lucrecia. Vois le désenchantement.

LucRECiA, à part. ciel 1 à peine ai-je dans le cœur une étincelle d'amour, et déjà elle y fait éclater des volcans de jalousie.

DON GARCIA. La nuit où je vous parlai à votre balcon, madame, ne vous ai-je pas tou^ raconté?

JAGINTA. A mon balcon ?

LUCRECIA, à part. Ah! elle me trahit 1

JAGINTA. Vous vous trompez. Vous m'avez parlé ?

DON GARCIA. Saus doule.

LUCRECIA, à part. Vous lui accordez la nuit des rendezvous et vous me donnez des conseils...

DON GARCIA. Et la lettre que je vous envoyai, la nierézvous?

JAGINTA. A moi une lettre ?

DON GARCIA. Et je sais que vous l'avez lue.

LUCRECIA, à part. Voyez la fidèle amie I

jAciHTA. Le mensonge peut passer pour une gentillesse quand il ne nuit pas; mais on ne saurait le souffrir, quand ,il franchit cette limite.

DON GARCIA. Je ne vous ai point parlé à votre balcon, Lucrecia, il y a trois nuits?

JACINTA, à pvt. Moi, Lucrecia? Bien. Taureau nouveau, autre ruse. Il a reconnu Lucrecia, et il la courtise, c'est certain, mais il feint de m'avoir prise pour elle afin de ne la point chagriner.

LUCRECIA à part. J'ai tout compHs. Ahl traîtresse! elle Ta sans doute prévenu que la femme voilée c'était moi et elle veut me donner le change à présent en me faisant croire que 8*il lui parle, c'est qu'il la prend pour moi.

TRISTAN, à don Garcia. A causede Celle qui est là près d'elle, elle doit nier qu'elle est Lucrecia.

DON GARCIA, de même, à Tristan. J'ai COmpriS, si c'était à mol

qu'elle voulut se cacher, elle aurait déjà voilé son visage. Mais comment, si elles ne se connaissent pas, parlent-elles ensemble?

TRISTAN. On voit souvent dans les églises des gens que le hasard rassemble et qui se parlent sans se connaître.

DON GARCIA. Tu as raîsou.

TRISTAN. Vous remédierez à tout en ayant l'air de vous être mépris.

DON GARCIA, à jaciuta. L'ardent amourquimo possède, madame, m'aveugle tellement que je vous ai prise pour une autre. Pardonnez ; ce voile a causé mon erreur : comme le détàt nous abuse facilement, chaque fenome que je vois je me figure que c'est celle que j'aime.

JACINTA, à paru II a compris mon intention.

LUCRECIA, à part. La Hisée Ta prévenu.

JACINTA. Ainsi celle que vous adorez c'est Luereda?

DON GARCIA. MoQ cœor, do moment où je la vis, fut en sa puissance T

JAGINTA, à part, Très-bicn.

LucREGiA, à part. Se moque-t-elle de moi? N*ayoDg pas Tair de comprendre aGn d'éviter un éclat.

MGiifTA. Je pense que si Lucrecia était assurée de ce qne vous dites, elle vous en serait reconnaissante.

DON GARCIA. La conualssez-vous?

jACiNTA. Oui, c'est mon amie, à ce point que j'oserai diie que nos deux cœurs n'en font qu'un.

DON GARCIA, à p«rt. Il cst bien claîr^que c'est toi I Gomme elle me dévoile finement son secret et son intention, (hnt) Puisque le sort m'offre une si belle occasion, madame, et puisque vous êtes un ange, soyez la messagère de ma peine. Dites-lui ma constance, el pardonnez si je vous demande ce service.

TRISTAN, à part. C'est uu scrvice que rendent aujourd'hui 1 volontiers les femmes de Madrid.

DON GARCIA. Pfiez la de ne pas être ingrate pour un si grand amour.

JACINTA. Faites qu'elle y croie et moi j'adoucirai sa rigueur.

DON GARCIA. Pourquoi ne croirait-elle pas que je meurs pour elle, puisque j'ai admiré sa beauté.

JACINTA. Parce que, si je dois parler vrai, elle ne vous tient * pas pour véridîque.

DON GARCIA. C'cst pourtant la vérité, vive Dieu! tâchez de le lui persuader.

JACINTA. Qu'importe que ce soit la vérité si c'est vous fui la dites. La bouche qui ment est si blâmable que seulement en passant par elle, la vérité devient suspecte.

DOIT GARCIA. Madame...

tA VÉRITÉ SUSPECTE 87

JACINTA. n suffît Prenez garde qu^on ne nons remar^ que.

BON GARCIA. J'obéîs.

JACINTA, bas, à Lucrecia. ES-tU COntente?

LUGREGiA. Je te remercie de ta bienveillance.

Les deux femmes sortent»

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