SCÈNE PREMIÈRE
LE MARQUIS, OTAVIO.
LE MARQUIS. CoDoment YOiit VOS chagnQs ?
OTAVIO. Vous seul dissipez la nuit qui les enveloppe.
LE MARQUIS. Avez-vous pensé ce soir à doua Clara?
OTAVIO. Mon roman d'hier est un nuage devant la lumière de ses yeux, et je me trouve dans cette disposition , que la faveur qu'elle m'accordera me comblera de joie , mais que sa rigueur ne me donnera pas grand souci.
LE MARQUIS. Quel cst votTC bonheuri
OTAVIO. Vous l'enviez.
LE MARQUIS. OuL Jc suis si tourmenlé que j'envie tout le monde, comme tout le monde peut m'envier la cause de mon tourment Cette nouvelle passion me traite avec tant de rigueur, qu'une nuit d'amour a été pour moi un siècle de l'enfer. Des sentiments contraires m'ont donné l'espérance au milieu des tourments et la crainte au milieu de la joie. regards plus brillants que le soleil I Puisse ce que j'ignore égaler ce que je vois et ce que j'aime l
OTAvib. Ce que je puis vous assurer, c'est que l'Andalousie ne vit jamais une semblable vertu.
LE MARQUIS. G'cst pourquoi je veux qu'elle soit à moi !•
Otavio , elle m'égale en noblesse, je n'en demande pas davantage.
OTAvio. Vous êtes décidé à l'épouser?
LE MARQUIS. Veuiilc le ciel que la belle Leonor paye ainsi mon alTection.
OTAVIO. Elle est pauvre.
LE MARQUIS. Plaisc à Dieu qu'elle le fût davantage pour augmenter mon espoir I J'ai plus de vingt mille ducats de rente en terres libres de dettes. Que pourrait me donner le ciel de plus en rapport avec à mes désirs, qu'une noble mère pour mes enfants, et pour moi une douce compagne?
OTAVIO. Mais si vous voulez l'épouser , demandez sa main; vous arriverez tout de suite au comble de vos vœux, puisque vous faites sa fortune.
LE MARQUIS. Que VOUS savez peu de l'amour l êles-vous donc de ces amants qui disent qu'une faveur leur épargne des années? Qui commence par la fin, se prive , Otavio, du plaisir de combattre un dédain, de vaincre une froideur! Gomme un vase étroit augmente la soif d'un buveur, le bonheur s'accroît par le désir. Le joueur, quand il brûle de voir la carie cachée n'éprouve-t-il pas plus de plaisir à la retourner lentement que s'il la vérifiait tout d'un coup? Le chasseur ne pourrait-il pas à peu de frais acheter le héron ou le lièvre léger, et pourtant il se fatigue à courir avec chien et faucon, estimant la victoire plus que la possession ? Laissez-moi donc conquérir par l'amour la cruelle que je poursuis et qu'il me serait si facile pourtant de posséder par un mariage. Laissez-moi, puisque j'ai en mon pouvoir le remède à mes tourments, lire lentement dans ses yeux le bonheur que je convoite. Laissez-moi exalter l'amour que je ferai naître en elle, les faveurs qu'elle m'accordera, lés douces paroles qu'elle me dira ; songez que la possession n'est pas le
plnsgrandbonheur^ que Tamour conquiert Famour et la volonté la volonté. Je ne dois pas d'ailleurs, dans un cas si grave, prendre légèrement une résolution. Je ne dois pas non plus avoir la présomption que je serai acceplé de Leonor ; que sais-je si une autre pensée n'occupe pas son cœur ? Et si je compte sur mon rang pour l'obtenir, ne peut-il pas arriver qu'an autre aussi bien né que je puis l'être ait subjugué son âme avant moi. Enfin, avant de se risquer dans une entreprise si hasardeuse, sonder le terrain est le moyen de ne pas errer.
OTAvio. Je ne puis nier, marquis, que ce ne soit là une grande sagesse ; mais je croyais que l'amour vous donnait plus d'impatience,
LE MARQUIS. Otavio, VOUS ne comprenez pas. Cette sagesse est folie, et c'est justement parce que l'amour me presse que je marche avec la circonspection que vous voyez ; plus celui qui part veut abréger le voyage, plus il doit s'informer du chemin à laposada; c'est une grande inadvertance de se mettre en route avec le danger de se perdre pour éviter de s'arrêter un moment afin de questionner.
OTAVIO. Qu'est-ce donc? Nous allons lui faire visite?
LE MARQUIS. J'ai à voir Clara ; sous prétexte de lui parler de vos projets, je dirai les miens à Leonor.
OTAVIO. L'amour engendre les ressources.
LE MARQUIS. Et aussi ics cxtravagauccs.
OTAVIO. Leonor est seule dans la galerie.
LE MARQUIS. QucI honhcur I
OTAVIO. Je me retire ; profitez de Toccasion que la fortune vous donne ; votre amour fera mieux son chemin dans un tète-à'tète, car les femmes craignent ordinairement les témoins.
LK MARQUIS. Soyez diicret. (otafio lort.) Amour aido les projets que tu m^as inspiré \