‹ Théâtre d'AlarcónChapitre 64 sur 192 · SCÈNE XVI LE MARQUIS, DON GARCIA · texte numérisé non relu

SCÈNE XVI LE MARQUIS, DON GARCIA

DON GARCIA. Marquis, j'attends que vous me disiez vos intentions.

LE MARQUIS. Jevous8upplie,donGarcia,demedire les vôtres.

DON GARCIA. Si VOUS uc commencez, nous passerc::? ici tout le jour.

LE MARQUIS. Puisquc c'est voire désir, je me décide à commencer, car plus j'hésite à parler et plus je prolonge votre contrariété. Sachez, noble don Garcia, que la liberté sans bornes, Torgueil indompté, la juvénile arrogance, qui me firent si longtemps fouler aux pieds les armes de Tamour, étant Tenvie des galants et le souci des femmes, ont subi enfin le joug d'une peine qui me comble de joie et d'un bonheur qui me tue. Je vis les divins yeux de la belle Sévîllane, doua Leo- Dor de Tolède : je les vis enfin, il sufiit Puisque vous avez vu comme moi s'a beaulé souveraine vous en comprendrez les eflets par la puissance de la cause. A peine la flèche dorée de l'amour eut-elle percé mon cœur que, par la même blessure, entra la jalousie dans mon àme. Deux fois, illustre Lara, je

VOUS trouvai chez elle et je songeais à vos mérites, à sa beauté et à ma disgrâce. Pourtant le ciel clément voulut me consoler et en me désabusant promptemcnt, écarter de moi la tempête. EnGn je sais que depuis deux ans vous aimez doîia Clara, je puis donc compter parmi mes amis celui que je croyais mon ennemi. Vous n'ignorez pas qu*elie est ma parente. Puisque vous entrez dans sa maison et que là se trouvent les deux joyaux que convoite notre espérance, aidons-nous ; que chacun prête à Tautre ce qui lui manque et livrons deux à deux cette bataille amoureuse. Soyez mon protecteur auprès de Leonor ; je vous donne ma parole de faire tout mon possible pour vous procurer la main de Clara.

DON GARCIA. Je vous baise les pieds pour la grâce que vous m'accordez, marquis, et je m'offre à vous servir autant que je le puis; mais écoutez mon dessein et sachez pourquoi je vous cherchais et ma demande servira de réponse à la vôtre. Certain gentilhonune qui idolâtre Leonor et qui nourrit le doux espoir de Tépouser, ayant connaissance de votre amour et (jfaignant une si puissante rivalité vous supplie par ma voix, marquis, d'avoir égard à Tanclenneté et à rhonorabililé de sa prétention puisqu'il s'agit pour lui d'un mariage. Quo^'que Leonor soit de bonne maison elle est de petite noblesse et pauvre; vous ne consentirez pas à l'élever jusqu'à vous qui attendez un plus heureux trésor, et vous ne pouvez la courtiser que dans un but illicite. Tel est le cas, marquis, et je lui ai juré de lui prêter mon aide; je suis gentilhomme; voyez si je puis manquer à un serment II m'est donc impossible de vous servir, je suis incapable de vous tromper; voilà ma réponse, j'attends la vôtre.

LE MARQUIS. Pcul-on savoir quel est cet amant 7 DON GARCU. Il m'a demandé le secret.

LE MARQUIS. Si VOUS avcz promls, ne me dites rien.

DON GARCIA. Que répoDdez-vous?

LE MARQUIS. Sc désistcr d'une entreprise déclarée n'est pas digne d'un gentilhomme^ surtout quand celui qui mêle demande me cache son visage ; dans ce cas je ne dois rien m à la courtoisie ni à Tamilié. Alléguer la priorité ne suffit pas pour m'obliger ; c'est un litre quand on possède mais non quand on espère; ce n'est pas le premier prétendant, mais le premier arrivé qui peut mettre à néant les prétentions d'au- Irui. Dire que vouloir se marier justifie sa demande parce que je dois avoir recours à des moyens illicites est trop préjuger, et c'est offenser Leonor que de supposer que je ne lui garde pas assez d'estime pour Tépouser.

DON GARCIA. QUC ditCS-VOUS ?

LE MARQUIS. Elle scra ma femme, et elle le sera quand même au lieu de mon titre je posséderais la couronne d'£s« pagne.

DON GARCIA, à part. Je suis perdu.

LE MARQUIS. Dou Garcia, le trouble que trahit voire visage indique l'agitation de votre âme. Il semble que mes paroles fassent plus d'impression sur vous que n'en font d'habitude des choses où il s'agit d'un autre.

DON GARCIA. Marquis,les causes des autres, un cœur noble ne s'en charge pas ou il tient pour sienne la réussite ou la disgrâce.

LG MARQUIS. Gc Sentiment est digne de vous^ mais vous jouez un autre rôle auprès de doiia Léonor. Elle est ma parente ainsi que doiîa Clara, vous êtes galant, elles sont jeunes et jolies, vos visites peuvent les compromettre ; dès ce moment leur porte est interdite à vos pas et leur balcon à vos yeux.

DON GARCIA. Dofia Glara est veuve , elle est mattresss d'elle-même^ et on traite d'un mariage entre nous.

CHANGER POUR Tr\OUVEÏ\ MIEUX !6l

tE MARQUIS. Faites-le sans l'aller visiter.

DON GARCIA. VOUS n'êtcs pas son parent si proche que sa garde vous soit commise.

LE MARQUIS. Le remède est pour tous comme le déshonneur, et les chefs de famille sont les protecteurs de leurs parents. Quand il en serait au Iremenl, songez que je Tai décidé ainsi et que cela suffit pour m'engager et mettre la vengeance à mon compte.

DON GARCIA. Vous songeicz aussi, niarq-ns, que si vous êtes marquis, je suis Lara, que comme moi vous avez une vie à perdre et que comjiie vous je porle une épée.

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