‹ Théâtre d'amourChapitre 21 sur 232 · SCÈNE CINQUIËMK · texte numérisé non relu

SCÈNE CINQUIËMK

"Siste, et, du bout des lèvres, par acquit de conscience, il me propose de raccompagner. Malgré tous mes raisonnements, je suis bien contente quand il m'emmène, et quelquefois j'accepte. A peine serons-nous dehors, je comprendrai ma faute. Il sera d'humeur agressive, je sentirai que je lui pèse, et, lorsque nous rentrerons, il ne manquera pas de laisser échapper qu'il a perdu sa liberté, puisqu'il s'est embarrassé de moi par faiblesse, lorsqu'il avait ^nvie de sortir seul.

QUÉRIN, interrompant.

Et quand il sort sans vous...

FRANÇOISE

Oh 1 alors, je me tourmente, pendant de longues heures. Je ine demande où il est, je m'imagine qu'il ne reviendra pas, ei quand la porte s'ouvre, quand ' je l'entends, à la joie folle qui me bouleverse se mêle l'angoisse de l'explication inévitable. Je me suis promis pourtant de ne montrer ni jalousie, ni calme affecté. Mon visage est tranquille, mes paroles sont mesurées. Rien ne me trahit ; mais, hélas ! sa tendresse habile et charmante a bientôt fait de confesser mes inquiétudes, et, dès que j'ai tout dit, il s'arme de mes aveux pour me démontrer mes torts. Et, les soirs où je ne parle pas, malgré ses provocations, où je suis plus adroite ; ces soirs-là, il me punit de ma sécurité apparente, en me confiant ses escapades, ses tentations ; il a rencontré une amie d'autrefois, une jemme d'esj)rit, qui n'était pas jalouse, ou bien il ' rentre tard sans doute, mais il faut lui pardonner, un peu plus il ne rentrait pas... Une bonne fortune dont il n'a pas voulu profiter f... Et mille choses semblables; car, s'il aime à jeter le doute da^s mon cœur, il aime aussi à l'éclairer.

44 LA CHANGE D£ FRANÇOISI

GUÉRIN

Pauvre enfant !

FRANÇOISB.

Voilà mon existence ; mon bonheur vit au jour le jour. (Avec révolte.) Encore, si j'avais le droit d'être triste ^ Mais il faut que je sois souriante, il faut que je reste heureuse quand même, non seulement en sa présence, officiellement, mais jusqu'au fond de l'âme, afin qu'il puisse me trahir sans remords, si c'est son bon plaisir.

Elle fond en larmes.

aUÉRIN, se levant.

L'égoïste!

FRANÇOIBB.

Souffrir... n'est-ce pas reprocher?

aUÊRIN.

Ahl je vous plains, madame, je vous comprends mieux que personne. J'ai connu des douleurs pareilles à la vôtre. J'en sais même de plus grandes, d'inconsolables.

FRANÇOISE

Si vous me comprenez, monsieur, conseillez-moL Vous le voyez, j'ai besoin de vous.

GUÉRIN, brusquement ressaisi par la réalité.

Moi, votre appui, moi? (a part.) Non.

FRANÇOISE

Vous avez parlé de votre amitié. Eh bien, l'heure est venue, je vous demande de me la prouver.

GUÉRIN

Ah! madame, pourquoi vous ai-je vue? pourquoi vous ai-je écoutée?

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