SCÈNE II. — ROSALIDE, ZULMÉE
ROSALIDE.
Enfin je puis me dérober à cette foule importune qui m’excède depuis deux heures... Ah! vous voici, Zulmée...
ZULMÉE.
Eh bien, madame, l'instant du couronnement est-il fixé?...
Oui ; la reine de l’ile Heureuse sera proclamée ce soir à six heures...
ZULMÉE, baisant le bas de la robe de Rosalide.
Que je sois la première à lui rendre mon hommage...
ROSALIDE.
Quelle folie, Zulmée !... Ne savez-vous pas que mon sort est incertain, que Clorinde peut être couronnée ?...
ZULMÉE.
Vos prétentions sont les mêmes, jelesais; mais vos droits sont différents...
ROSALIDE.
Vous vous trompez, Zulmée; la feue reine de
COMÉDIE
cette île, en mourant, nomma pour régentes de ses États les deux fées qui nous ont élevées, Clarinde et moi, à la condition qu’elles se chargeraient de notre éducation; elles doivent en outre, dès que nous aurons atteint l’âge fixé par les lois, assembler le conseil des vieillards et des sages qui choisira entre nous deux la plus digne d’être élue reine.
ZULMÉE.
Mais, madame, par votre naissance, n’êtes-vous pas plus près du trône?...
Non ; les droits de Clarinde sont les mêmes. Nous étions du sang de la feue reine, mais à un degré si éloigné, que les titres de part et d’autre sont également obscurs : la reine, n’ayant pas d’autres héritiers, ne voulut point prononcer entre nous ; et cependant par ses sages dispositions, elle trouva le moyen d’accorder une juste préférence, puisqu’elle laisse ses États à la plus digne de les gouverner.
ZULMÉE.
Et voilà ce qu’il y a de plus heureux pour vous!
ROSALIDE.
Fort bien, Zulmée ; je vous passe cette flatterie, elle n’est pas mal tournée; mais revenez-y rare-
L’ILE HEUREUSE
ment : les louanges n’ont pas toujours le don de me plaire; cependant je les aime, je l’avoue; mais je vous en avertis, je suis fort difficile.
ZULMÉE.
Quand il m’arrive de vous louer, c’est sans intention; il faut bien que vous me pardonniez.
ROSALIDE.
Zulmée, vous avez de l’esprit; j’entrevois que nous pourrons nous convenir... Avez-vous vu la fée aujourd’hui?...
ZULMÉE.
Non, madame; elle est si occupée des préparatifs du couronnement !... C’est pour vous qu’elle travaille. . .
ROSALIDE.
Il y aura beaucoup de fêtes... Je suis bien lasse des fêtes !...
ZULMÉE.
Il est vrai que chaque jour la fée prend soin de vous en procurer de nouvelles ; elle vous aime avec une telle passion !... C’est bien naturel !...
ROSALIDE, à part.
Encore!... Ces fadeurs commencent à me fatiguer. (Haut.) Zulmée, laissez-moi seule. (Zulmée s’éloigne et reste dans le fond du théâtre.)
COMÉDIE
ROSALIDE.
J’ai renvoyé Zélis, parce que je la trouvais brusque; je n’ai pu garder Fatime, Zerbine et Zirphé... et déjà Zulmée commence à me déplaire. . . Est-ce ma faute ou la leur?. . . Quel ennui de voir toujours des visages nouveaux, de ne pouvoir s’attacher personne!... Ah! malgré tous les soins de la fée, je sens que je ne suis pas heu-
reilSC... (Elle s’assied et devient rêveuse.)
ZULMÉE (se rapprochant doucement).
Madame !...
ROSALIDE.
Que voulez-vous?...
ZULMÉE.
Je croyais que vous m’aviez appelée.
ROSALIDE.
Nullement; mais restez... Allez me chercher ma harpe... Non, je lirai... Zulmée, avez-vous quelques talents?...
ZULMÉE.
Je dessinais, je chantais autrefois; etl’avoueraije, c’était avec tant de succès, que je me croyais parvenue au dernier degré de la perfection...
ROSALIDE.
Eh bien...
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ZULMÉE.
Eh bien, madame, je suis désabusée, depuis que j’ai le bonheur d’être auprès de vous.
ROSALIDE.
Avez-vous vu le dernier tableau que j’ai donné à la fée?
ZULMÉE.
Oui, madame, je l’ai vu ; la fée l’a fait mettre dans la grande galerie ; ce matin j’ai passé deux heures à le considérer ; aussi en rentrant dans ma chambre, ai -je jeté au feu mes esquisses et mes pinceaux.
ROSALIDE.
On a fait d’assez jolis vers sur ce tableau, vous les connaissez?
ZULMÉE.
Franchement, madame, ils ne me plaisent pas: je ne suis jamais contente, il est vrai, des éloges qu’on vous donne, je trouve toujours qu’il y manque quelque chose... Mais les portes s’ouvrent, c’est sans doute la fée Lumineuse... C’est ellemême.
ROSALIDE s’avance vers la fée.
Zulmée, laissez-nous...
ZULMÉE, à part, en s’en allant.
Fasse le ciel que Rosalide soit reine ! elle aime la flatterie, j’ai découvert son faible, et je suis
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sûre désormais de la gouverner à mon gré... (Elle
sort.)