PHASE AH
Que dites-vous !
JOSEPH
Oui, mes frères! mais des frères inhumains et perfides , qui résolurent de m’ôter la vie ; ma jeunesse, mon innocence, mes prières, rien ne put les toucher : ils me jetèrent dans une citerne profonde , et m’enfermèrent vivant dans cet horrible tombeau. Ils avaient résisté au cri delà nature; leur cupidité seule me sauva. Des marchands ismaélites vinrent à passer; mes assassins conçurent le dessein de me vendre. Je fus tiré de la citerne, et livré comme esclave à ces étrangers , qui me conduisirent en Égypte.
PHASÉAR.
Un tel crime en effet est inouï : mais , seigneur, ces infortunés sont vos frères ; en les couvrant d’opprobre, en les livrant à la rigueur des lois, songez que leur infamie rejaillira sur vous.
JOSEPH
11 me serait facile de me venger sans partager
JOSEPH
leur déshonneur, car ils ne sauraient me reconnaître, et tout le monde ignore qu’ils sont mes frères.
PHASÉAR.
Et votre conscience, seigneur !
JOSEPH
Est-ce bien vous, Phaséar, qui parlez ainsi?... vous qui brûlez du désir de perdre votre frère, qui m’avez conjuré de seconder vos projets de vengeance !...
PHASÉAR.
Mais songez combien serait criminelle l’action que vous exigez de moi !
Ne me demandiez-vous pas d’aller dénoncer un homme qui ne fut jamais mon ennemi? Si je montre au roi le billet que vous avez surpris, Cléophis sera perdu sans ressource.
PHASÉAR.
Du moins, pour le perdre, je n’ai pas recours à la calomnie.
JOSEPH
N’avez-vous pas eu recours à la trahison en séduisant l’esclave qui vous a remis son billet? Oseriez-vous comparer votre situation à la mienne? Cléophis a trahi les devoirs de l’amitié, de la re-
COMÉDIE
connaissance : mais a-t-il voulu vous donner la mort, a-t-il attenté à votre liberté?... Quel ne doit pas être l’excès de mon ressentiment, si le vôtre a tant de violence?... Enfin, si j’accuse d’un crime imaginaire mes assassins et mes persécuteurs, n’en ont-ils pas commis un autre envers moi mille fois plus détestable?
PHASÉAR.
Mais le plus jeune de tous, cet enfant plein de grâces et d’innocence, vous ne pouvez le haïr ; il n’eut point de part au crime de ses malheureux frères?
JOSEPH
Ah ! croyez qu’il m’est cher !... Moi, haïr Benjamin !
PHASÉAR.
Par quelle bizarrerie voulez-vous donc qu’il soit chargé de la coupe ?
JOSEPH
Vous le saurez ce soir : en attendant, soyez tranquille sur son sort.
PHASÉAR.
Je crois entrevoir votre dessein : vous voulez accuser ces Hébreux d’une double lâcheté, d’avoir emporté la coupe et de chercher à rejeter ce crime sur Benjamin, qui pourra lui-même croire à une
JOSEPH
semblable imposture ; sans doute alors, partageant votre haine pour ses frères, il les abandonnera sans regret.
JOSEPH
Quoi qu’il arrive , consentez-vous à ce que je vous demande ?
PHASÉAR.
Ces malheureux ont imploré ma protection, et j’entrerais dans le complot qui doit les perdre!... Orasis, vous m’exhortiez tout à l’heure à l’oubli des offenses, ne serait-il pas digne (je vous de me donner ce noble exemple?
JOSEPH
Le suivrez-vous?
PHASÉAR, après un moment de silence.
Après tout, jamais ressentiment ne fut mieux fondé que le vôtre ; vos frères sont indignes de votre pardon... Mais, en vous vengeant, promettez-moi d’écouter la voix de la nature et de l’humanité, qui vous parle pour eux. Ce n’est pas leur mort que vous désirez?
JOSEPH
Non, sans doute.
PHASÉAR.
Jurez-moi donc que la vie leur sera conservée.
COMÉDIE
J’en fais le serment.
PHASÉAR.
Quel que soit d’ailleurs le châtiment que vous leur réservez, il ne saurait être trop sévère pour le crime qu'ils ont commis... Eh bien, Orasis,mon amitié pour vous triomphe de mes scrupules; mais j’ai le droit d’exiger la preuve d’un attachement réciproque. . .
JOSEPH
Je vous entends ; donnez-moi le billet de Cléophis.
PHASÉAR.
Le voici. Vous vous engagez à le remettre au roi?
JOSEPH
ii r aura demain, si vous êtes encore dans la même disposition contre votre frère.
PHASÉAR, lui donnant le billet.
Allons, je vous confie ma vengeance, et je me charge de la vôtre.
JOSEPH
Ne perdons plus de temps ; je vais donner les derniers ordres pour le succès de mon dessein; vous, Phaséar, allez chercher Benjamin et ses frères...
JOSEPH
PHASÉAR.
Comptez sur moi, et n'oubliez pas vos promesses.
(Il sort.)
SCÈ>TE VII.— JOSEPH, seul.
JOSEPH
A quel aveuglement funeste nous poussent les passions!... avec quelle force impérieuse elles portent Phaséar à des excès que sa raison réprouve, et qui lui feraient horreur dans tout autre! O toi qui lis dans mon cœur! Être éternel, Dieu de mes pères, daigne favoriser mon dessein! daigne soustraire Benjamin aux dangers qui le menacent et dont tu m’as délivré. . .
(Il sort.)
FIN DU PREMIER ACTE
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