ACTE
SCÈNE I. — JÉPHONÉ, Troupe de Moissonneurs et de jeunes Glaneuses travaillant dans le fond du théâtre.
JÉPHONÉ^ aux moissonneurs.
Courage, mes enfants! Voici l’heure où bientôt Booz, notre bon maître, va se rendre dans ce champ ; qu’il trouve les travaux avancés : allons, allons! Ophéra, relevez ces gerbes; Azan, Ramuth, et vous Taphir, arrangez ces paniers ; ôtezles du chemin, et placez-les auprès des boisseaux. Épher, que faites-vous là? Ne vous ai-je pas dit de suivre les glaneuses, et d’avoir l’oeil sur elles?... Allez, je vous suivrai dans un instant... Morpba, préparez des liens de paille et d’osier, hâtez-vous. Que n’avez-vous tous l’activité que
RUTH ET NOÉMI
j’avais à votre âge, lorsque je servais Salmon, le père de mon maître!... Mais n’entends-je pas la voix de Booz?... Justement, c’est lui-même.
SCÈNE Iî. — JÉPHONÉ, BOOZ dans le fond du théâtre; il marche lentement en regardant avec attention toutes les jeunes glaneuses.
JÉPHONÉ.
Booz ne me voit pas; il paraît chercher quelqu’un; c’est moi, sans doute...
(Il s’avance vers Booz.)
BOOZ
Jéphoné...
JÉPHONÉ.
Me voici, mon maître.
BOOZ, d’un air distrait et rêveur.
Elle n’est pas ici!...
JÉPHONÉ.
Vous m’avez appelé ?
BOOZ, s’arrêtant.
Dis-moi...
J’écoute.
JÉPHONÉ.
BOOZ
Sais-tu le nom de toutes les glaneuses qui viennent ordinairement dans ce champ?
COMÉDIE
JÉPHONÉ.
Mais... oui, à peu près; si vous le désirez, je vais vous nommer ceilesque vous voyez là-bas?
BOOZ
Et celles qui n’y sont pas aujourd’hui... et qui, ces jours passés, s’y rendaient matin et soir?... Par exemple, je voudrais savoir le nom de cette jeune fille à laquelle j’ai parlé hier.
JÉPHONÉ.
Je n’ai pas pris garde; mais... cette jeune fille, qu’a-t-elle de remarquable?
BOCZ.
Un air de modestie, de candeur...
JÉPHONÉ.
Oh, sûrement c’est Ruth, laMoabite.
Elle est étrangère?
JÉPHONÉ.
Oui, et depuis peu à Bethléem.
BOOZ
C’est pour sa mère qu’elle glanait?... Écoute, Jéphoné, si elle revient... sème des épis sur son passage, mais adroitement, sans qu’elle s’en aperçoive,..
RUTH ET NOÉMI
JÉPHONÉ .
Oui, j’entends, comme vous m’avez ordonné de le faire pour tous les pauvres vieillards qui viennent glaner ici. O mon maître, il est juste que vos champs fructifient ! Le ciel les bénira toujours, les malheureux y trouvent leur subsistance.
BOOZ
Je ne fais qu’obéir aux commandements du Seigneur. En formant l’homme à son image, le Créateur lui inspira la pitié, et lui fit un devoir de céder à ce mouvement si doux : sa loi juste et sainte nous ordonne d’être compatissants, et il a mis au fond de tous les coeurs le sentiment qui nous y porte... Mais, Jéphoné, tourne les yeux vers cette colline... vois-tu cette jeune fille qui descend de la montagne ?
JÉPHONÉ.
Eh quoi, ne la reconnaissez-vous pas? C’est Ruth, dont nous parlions tout à l’heure.
BOOZ
Il faut que je l’interroge sur sa famille, sur sa situation.
JÉPHONÉ.
Les moissonneurs s’éloignent et passent dans le champ voisin; Ruth va s’arrêter à glaner dans celui-ci ; voulez -vous que je l’appelle?
COMÉDIE
BOOZ
Oui, cours la chercher. Dis-lui... que je lui demande un moment d’entretien... Pendant que je lui parlerai, aie soin de répandre de l’orge près de l’endroit où elle déposera sa corbeille. Tu peux même y laisser une javelle tout entière. Elle aura bien la force de porter à sa maison une javelle et sa corbeille remplie d’orge ; qu’en penses-tu ?
JÉPHONÉ.
Oh, oui, d’autant que cette corbeille est trèslégère et fort petite.
BOOZ
Ne pourrais-tu lui en donner une plus grande ?
JÉPHONÉ
Je m’empresserai de vous obéir.
(Il fait un mouvement pour s’éloigner.)
Jéphoné, tu la feras dîner avec les moissonneurs.
JÉPHONÉ.
Mais nous avons toujours un dîner pour les glaneuses.
BOOZ
Il suffît, va la chercher.
(Jéphoné s’éloigne.)
RUTH ET NOÉMI
BOOZ, seul.
Si jeune, si belle, et clans une telle misère!... La protéger, la secourir, c’est remplir un devoir. . . Cependant je ne ressens point celte douce et pure satisfaction que j’éprouvai plus d’une fois en pareille circonstance!... Je ne sais ce qui se passe au fond de mon cœur... Depuis huit jours l’image de cette jeune fdle me poursuit en tous lieux... Rien ne peut m’en distraire... La voici; elle n’ose s’avancer... Sa timidité m’impose! Comment la rassurer si je suis interdit moimême ?
JÉPHONÉ, à Rulli.
Venez donc; pourquoi tremblez-vous? Il est si bon !... Le voilà ; il vous attend. . . Je vous laisse avec lui... (A part.) Allons chercher et l’orge la javelle.
(Il sort.)