SCÈNE lit. — BOOZ, RUTH
BOOZ, à part.
Que son embarras la rend touchante !...
RUTH, à part.
Que me veut-il?...
BOOZ
Approchez , Ruth , approchez , et répondezmoi sans défiance, sans crainte.
COMÉDIE
RUTH
La défiance! je ne la connus jamais... Ce n’est pas vous, seigneur, qui pourriez l’inspirer... Mais. . . je suis troublée. . .
BOOZ
Pourauoi?
RUTH
Je ne sais...
BOOZ
Depuis le jour où je vous vis pour la première fois... je m’intéresse à vous.
Ce jour... je me le rappelle aussi!... c’était à la fontaine de Siréa.
BOOZ
Vous marchiez à côté de votre mère, retenant d’une main un grand vase rempli d’eau que vous portiez sur votre épaule... Je vous offris en vain de me charger de votre fardeau. . .
RUTH
J’étais si interdite, que je n’osai vous remercier... Combien je me le suis reproché!...
BOOZ, à part.
Chacun de ses mots pénètre au fond du cœur ! . . (Haut.) Dites-moi, Ruth, avez-vous le projet de vous fixer à Bethléem?
RUT H ET NOÉMI
liUTII.
Oui, seigneur; ce pays est celui de ma mère, il est devenu le mien.
BOOZ
Vous aimez votre mère ?
RUTII.
Je le dois.
BOOZ
Qu’elle est heureuse d’avoir une aussi bonne fdle! A quoi vous occupez-vous l’une et l’autre? quel est votre genre de vie ?
RUTH
Durant le jour je vais glaner, et nous filons le soir... parfois bien avant dans la nuit, moi surtout ; car, lorsque ma mère est couchée, si l’ouvrage nous presse, je me lève doucement, je rallume notre lampe, et je travaille jusqu’au point du jour.
BOOZ
Si délicate et si jeune, comment pouvez-vous supporter tant de fatigues?
RUTH
En filant je vois dormir ma mère, je pense que je travaille pour elle, qu’à son réveil elle me bénira, et la nuit s’écoule doucement.
BOOZ
Quel plaisir je goûte à vous entendre!...
COMEDIE
RUTH
De tels détails pourraient-ils intéresser? Mais vous m’avez ordonné de répondre, j’obéis...
BOOZ
Le ciel est juste, et vous êtes en droit d’attendre tout de lui; il ne laissera point sans récompense tant d’innocence et de vertu.
Qu’il me conserve ma mère !...
BOOZ
Il vous doit encore un mari digne d’assurer votre bonheur et le sien !...
RUTH
Sa bonté daigna nous accorder un sort aussi digne d’envie ; mais !...
BOOZ
Qu’entends-je! seriez-vous mariée?
RUTH
Hélas ! seigneur, je suis veuve.
BOOZ
Veuve !... à votre âge !...
RUTH
Je suis dans ma dix-huitième année : je n’avais pas quinze ans quand j’épousai Mahalon ; et je le perdis au bout de dix mois...
RUTH ET NOÉMI
BOOZ
Qu’il a dù regretter la vie !... Combien y doit attacher une jeune femme aussi douce , aussi vertueuse ! Adieu, Ruth ; venez toujours glaner dans mes champs, accordez-moi cette préférence, je le désire... je vous en prie... Adieu. .. (A part.) Allons cacher un trouble que je ne saurais dissimuler.
(Il sort.)
SCÈ?ïE IV. — RUTH, seule, le regardant sortir.
RUTH
Il a cru un moment que mon mari vivait encore !... De quel ton il s’est écrié : « Qu’entendsje ! seriez-vous mariée?... » Que lui importe?... Sa voix était tremblante... Son air, ses regards m’ont causé un saisissement!... « Veuve à votre âge ! » m’a-t-il dit... (En soupirant.) Oui, c’était l’étonnement... voilà tout... Retournons à l’ouvrage !... Qu’il fait chaud aujourd’hui ! je me sens déjà lasse, je puis à peine me soutenir; reposonsnous U1Î peu SUr cette pierre. (Elle s’assied, et devient rêveuse. Après un moment de silence :) Je voudrais Savoir ce que pensera ma mère de cet entretien... Comment lui peindre l’embarras de Booz, son regard. . . et quand je lui ai répondu que j’étais veuve , la joie cpi’il a laissée briller?... Si manière eût pu le
COMÉDIE
voir, elle me dirait ce qu’elle en pense... Eh bien, je ne sais si j’oserai lui conter... C’est une folie... il vaut mieux n’en point parler... J’ai le cœur triste... je suis fatiguée... le soleil est si ardent!...
(Elle retombe dans une profonde rêverie.)