‹ Théatre d'education a l'usage de la jeunesse (volume 2)Chapitre 90 sur 122 · AMÉLIE ET ROSINE · texte numérisé non relu

AMÉLIE ET ROSINE

Nous ne vous attendions que ce soir...

ZÉLIS

Oh ! nous sommes venues sans nous arrêter!... ma mère avait tant d’impatience de revoir la vôtre! car elle l’aime comme nous nous aimons. Pendant qu’elles sont enfermées ensemble, causons en liberté : on a tant de choses à se dire après une ab- . sence aussi longue !

AMÉLIE

D’abord, vous nous conterez vos voyages.

ZÉLIS

Oh, ce sera le sujet de plus d’un entretien.

ROSINE

Combien avez-vous fait de lieues?. . .

ZÉLIS

J’en ai fait le calcul sur mon journal... je vais vous le dire, attendez... Il y a d’ici à Paris quarante lieues : quarante lieues pour aller, quarante lieues pour revenir, cela fait quatre-vingts lieues.

COMÉDIE. 265

ROSINE ET AMÉLIE, ensemble.

Vous avez fait quatre-vingts lieues !...

ZÉLIS

Tout autant...

ROSINE

C’est prodigieux. ..

AMÉLIE

Quatre-vingts lieues en six mois ! vous devez être bien fatiguée ?. . .

ZÉLIS

Non, pas trop.

ROSINE

Ah çà, parlez-nous donc un peu de Paris : comment l’avez-vous trouvé?...

ZÉLIS

Je l’ai trouvé bien bruyant... c’est un train!...

AMÉLIE

Vous avez vu les Tuileries, l’Opéra?...

ZÉLIS

Oui; mais je n’aime pas l’Opéra, il y fait trop chaud ; et puis l’on est enfermé là comme dans une prison : il n’v a aux bonnes places que les demoiselles qui chantent et qui dansent.

ROSINE

Et les Tuileries?... on dit que c’est une si belle promenade !

LA COLOMBE

ZÉLIS

Pas trop. De grandes allées toutes droites, un grand bassin rempli d’une eau sale !... et puis pas une fleur : imaginez-vous que je n’ai pu trouver un seul brin de violette.

ROSINE

Oh ! j’aime mieux notre allée de saules sur le bord de la rivière.

ZÉLIS

Et moi aussi, je vous assure.

AMÉLIE

Voyez un peu comme les voyageurs mentent, avec tous leurs beaux récits des Tuileries!...

ZÉLIS

Moi, qui suis vraie, vous pouvez m’en croire ; le séjour que nous habitons vaut mille fois mieux que Paris. Ici, l’air est si pur, si parfumé... la campagne si fleurie, si riante!... J’étais triste à Paris; toujours des murs, des maisons, point de verdure ; si vous saviez comme cela serre le cœur !...

ROSINE

Je l’imagine facilement...

Vous serez donc bien aise de revoir nos anciennes promenades?. . .

COMÉDIE

ZÉLIS

Oh, demain je me lève avant le jour... Mais par où commencerons-nous?

ROSINE

Nous irons à la prairie.

ZÉLIS

C’est convenu... Que j’y sauterai de bon cœur!... Ah! j’oubliais encore... Il est mauvais ton de sauter aux Tuileries !...

AMÉLIE

Bon !...

ZÉLIS

Oui, réellement. . . 11 faut s’y promener d’un pas bien grave, comme cela... (Elle marche avec une gravité ridicule.)

ROSINE

Juste ciel, quel pays!... j’espère bien ne le visiter jamais...

ZÉLIS

Vous en apprendrez bien d’autres quand je vous lirai mon journal... vous y trouverez le détail de tout ce que j’ai souffert. ..

AMÉLIE

Ah ! mon Dieu !

ZÉLIS

Et cela dès le lendemain de mon arrivée à Paris...

LA COLOMBE

ROSINE

Comment donc?

ZÉLIS

Le premier jour on m’arracha deux dents ; le lendemain on me mit deux mille papillottes ; le troisième on m’essaya un corps qui m’étouffait, et le huitième... ce fut là le vrai supplice...

AMÉLIE

Vraiment vous m’inquiétez.

ZÉLIS

Le huitième on me mena au bal.

ROSINE

Comment! ce n’est que cela; mais, je me faisais du bal une idée délicieuse...

ZÉLIS

Juste ciel! quelle erreur!... Les préparatifs seuls en dégoûteraient pour la vie. . . Si vous saviez ce que c’est qu’une toilette de bal, c’est la chose la plus ennuyeuse, et en même temps la plus comique. . .

ROSINE

Contez-nous dons cela. . .

ZÉLIS

J’étais charmée d’aller au bal... je ne m’en faisais pas une idée. On m’avait seulement parlé de

COMÉDIE

danses, de collations, je n’en avais pas demandé davantage, et j’attendais le grand jour avec impatience ; enfin il arrive, et l’on me dit qu’on va m’habiller en bergère.

AMÉLIE

En bergère! L’habit du moins était bien choisi; il doit être commode pour danser. . .

ZÉLIS

Oui, commode, joliment ! Ils ont à Paris une drôle d’idée des bergères, vous allez voir... D’abord on commence par m’établir sur la tête un énorme coussin...

ROSINE

Un coussin?...

ZÉLIS

Oui. Ils appellent cela une toque... et puis on attache cette toque avec de grandes épingles longues comme le bras; ensuite on mit là-dessus je ne sais combien de faux cheveux. . .

AMÉLIE

Des faux cheveux? et vous en avez de si beaux!

ZÉLIS

N’importe, il faut des faux cheveux ; ils aiment tant l’art, qu’ils l’emploient même quand il n’est bon à rien, et très-souvent quand il enlaidit : c’est

LA COLOMBE

ainsi qu’avec leur maudit hérisson, ils me firent une tète monstrueuse... Et par-dessus cela on plaça un grand chapeau ; et par-dessus le chapeau, de la gaze et des rubans; et par-dessus les rubans, un boisseau de fleurs; et par-dessus les fleurs, une demi douzaine de plumes dont la plus petite avait au moins deux pieds de hauteur...

ROSINE

Mais finissez donc, vous exagérez, ma chère Zélis; comment pouviez-vous avoir la force de porter tout cela?...

ZÉLIS

Aussi étais-je accablée sous le faix; je ne pouvais ni remuer, ni tourner la tête, ou je risquais, au moindre mouvement, de perdre l’équilibre... Ensuite on m’habilla, on me mit mon corps neuf, qui me serrait à m’ôter la respiration, on me passa une considération. . .

Qu’est-ce que c’est que cela?

ZÉLIS

C’est une espèce de panier de fer rempli de crin et excessivement lourd. On me para d’un habit tout couvert de guirlandes, et puis on me dit : « Prenez garde d’ôter votre rouge, de vous défi coiffer, de Vous chiffonner, et divertissez-vous « bien . »

COMÉDIE

ROSINE

Ali! que je vous plains!... Et pûtes-vous danser ?

ZÉLIS

Hélas ! je pouvais à peine marcher. . .

AMÉLIE

Cependant, dans le bal, vous eûtes votre liberté?...

ZÉLIS

Vous n’y êtes pas. On m’établit sur une banquette, et l’on m’ordonna d’y attendre qu’on vînt me prier. J’attendis longtemps; j’avais l’air si triste et si malheureux !... personne ne s’avisa de penser que j’eusse la moindre envie de danser. Â la fin pourtant je fus engagée; mais la place était prise, et je revins à ma banquette.

ROSINE

Comment, la place était prise?

Et vraiment oui : à ces bals, les demoiselles qui courent le mieux sont celles qui dansent le plus ; elles vont retenir leurs places. . .

AMÉLIE

Comment ! il n’y en a pas pour tout le monde?. . .

LA COLOMBE

ROSINE

Mais, d’ailleurs, cela est bien impoli, d’empêcher les autres de danser.

ZÉLIS

Oh ! j’ai trouvé au bal des demoiselles qui étaient bien plus qu’impolies, car elles étaient cruelles : elles se moquaient de mon air souffrant et embarrassé; elles me regardaient de la tète aux pieds avec une mine... une vilaine mine, je vous assure; et puis elles riaient entre elles, et aux grands éclats.

AMÉLIE

Fi donc! Eh bien, de tout ce que vous nous avez raconté, voilà ce que je conçois le moins.

ZÉLIS

J’étais sans doute ridicule, mais j’avais l’air timide et mal à l’aise : n’auraient-elles pas dû me plaindre et m’excuser?

Oh bien, s’il en vient jamais ici avec leurs toques, leurs considérations, leurs perruques et leur rouge, je me moquerai d’elles aussi, et je les défierai à la course ; nous verrons si elles pourront m’atteindre, et si elles sauteront un fossé mieux que moi.

COMÉDIE. 273

AMÉLIE

Non, ma sœur, n’imitons jamais ce que nous condamnons : se voir l’objet d’une moquerie, c’est un petit malheur ; c’en est un grand de se livrer à ce penchant dangereux, puisqu’on prouve par-là qu’on est injuste et cruel.

ROSINE

Il est triste pourtant qu’il faille être l’opprimé pour avoir le beau rôle.

AMÉLIE

Oui, mais l’opprimé, dans ce cas, se gagne tous les bons cœurs ; comptez-vous cela pour rien ?

ROSINE

Oh, non; car j’aimerais mieux le suffrage d’Amélie que les applaudissements de toutes ces méchantes petites demoiselles qui riaient de la peine et du maintien de Zélis. Mais enfin, achevez donc, Zélis, le récit de votre bal ; finîtes-vous par danser?

ZÉLIS

Mon Dieu non, la place était toujours prise; et bientôt je fus entièrement délaissée par tous les danseurs.

Quelle indignité!... Et la salle du bal était-elle bien belle?

LA COLOMBE

ZÉLIS

Point du tout; il y faisait une chaleur insupportable; quoique immobile sur ma banquette, j’étais en nage.

AMÉLIE

Et voilà ce qu’ils appellent des plaisirs, une fête!... Quelle différence avec nos bals champêtres sur la grande pelouse, où l’on n’étouffe point, où l’on danse tant qu’on veut, et où l’on est si gai!...

ZÉLIS

Ob ! je suis d’une joie de me retrouver ici !... Mais revenons à nos projets pour demain : je serais bien tentée d’aller à la ferme; il y a de si bon lait !... A propos , comment se porte la bonne mère Nicole? n’est-elle pas bien vieillie?

AMÉLIE

Non, toujours la même, toujours de bonne humeur...

ZÉLIS

Et le petit agneau blanc qu’elle m’avait promis?

Il est mort...

ZÉLIS

Eh bien, j’en avais un pressentiment quand je le quittai, vous en souvenez-vous?

COMÉDIE

Oui, je me le rappelle... Mais Nicole vous en élève un autre.

ZÉLIS

Et vos fleurs, Rosine, comment viennent-elles cette année ?

ROSINE

Le myrte que vous m’avez donné est plus vert que jamais ; il m’a causé cle l’inquiétude pendant deux jours : mais, grâce aux soins de Colin, il a repris sa fraîcheur.

ZÉLIS

Et Colin. . . je serai charmée de le revoir. . .

AMÉLIE

Vous le trouverez prodigieusement grandi.

ZÉLIS, à Amélie.

Et la volière?

AMÉLIE

Depuis trois mois j’ai une charmante colombe, qui me fait négliger tous mes autres oiseaux; elle m’entend, me connaît, vient à moi... et elle est jolie!...

Blanche, je parie !...

AMÉLIE

Oui...

LA COLOMBE

ZÉL1S.

Un collier noir ?

AMÉLIE

Justement.

ZÉL1S.

Oh ! je meurs d’envie de la voir.

AMÉLIE

Je vous y mènerai tout à l’heure.

ZÉLIS

Et elle vous est attachée?

AMÉLIE

Oh ! d’une manière surprenante.

Prenez bien garde de la perdre.

AMÉLIE

Je n’ai pas eu le courage de lui couper les ailes, ce qui me laisse un peu d’inquiétude.

ROSINE, à part.

Voilà une conversation bien intéressante !

ZÉLIS

La menez-vous à la promenade?. . .

AMÉLIE

Oh! je m’en sépare le moins qu’il m’est possible.

COMÉDIE

ROSINE, à pari.

Ne dirait-on pas qu'elle parle d'une amie! Je n'y puis plus tenir. (Elle fait quelques pas pour sortir.)

AMÉLIE

Où allez-vous donc, Rosine?...

ROSINE

Je vais chercher des fleurs que je veux donner à Zélis.

AMÉLIE

Venez nous rejoindre à la volière, j'y vais conduire Zélis.

Il suffit. (A part.) J'y serai avant elles.

(Elle sort en courant.)

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