SCÈNE V. — LA MARQUISE, JUSTINE, ANNETTE, MARTHE, JOSÉPHINE, ISABELLE
(Les jeunes filles viennent toutes auprès d’elle.)
JUSTINE
Mais où prend-elle donc que madame la marquise est changée?...
JOSÉPHINE
Elle avait bonne envie de dire qu’elle était enlaidie, je vous en réponds.
LA MARQUISE
Ma chère Justine, j’aurais bien voulu voir madame Dupré ; j’ai besoin d’une femme de chambre, je voudrais la tenir de sa main : elle est si honnête, madame Dupré !... Comment se porte-t-elle?
JUSTINE
A merveille, madame, Dieu merci... Elle est allée chez madame de Clémont. . .
LA MARQUISE
Chez ma mère?... C’est sûrement pour mon
COMÉDIE
affaire. Mais j’en ai encore une autre : j’ai amené avec moi une pauvre petite paysanne, qui a, je crois, cinq ou six frères, et je voudrais que madame Du pré la prit chez elle.
Pour apprendre les modes î
LA MARQUISE
Oui. Elle n'a que quatorze ans, et elle est tout à fait gentille, bien douce, bien modeste. Elle a tant pleuré en quittant son père et sa mère?... Pauvre petite! elle est rée.lement intéressante. Je suis sûre qu’elle conservera ici un bon cœur, de la piété, des mœurs pures, et madame Dupré me rendra un vrai service en s’en chargeant.
JUSTINE
Madame Dupré la prendra certainement avec plaisir: elle est si dévouée à madame la marquise. . qu’elle a vue naître, à qui elle doit tout. . .
LA MARQUISE
Je l’aime aussi de grand cœur. Et sa bonne mère, comment va-t-elle?
JUSTINE
Parfaitement bien.
LA MARQUISE, regardant Isabelle.
Voilà une jeune fille que je ne connais pas.
LA MARCHANDE DE MODES
ISABELLE, faisant la révérence.
Je ne suis ici, madame, que depuis trois semaines.
Ah ! madame, cette intéressante enfant a une mère qui travaillait en linge pour les gens du commun, et gagnait sa vie tout doucement, quand, par malheur, à la suite d’une maladie de langueur, elle s'est vue réduite à la dernière misère. Alors Isabelle se mit servante chez une dame qui demeure ici près, et tous les jours la pauvre enfant portait à sa mère son dîner et son souper; sa mère étant plus malade, Isabelle passait les nuits à veiller, sans se vanter de cela ; de façon qu’on ne l’a découvert qu’au bout d’un certain temps. La bonne fille était devenue maigre comme du bois, jamais ne se plaignait, et travaillait toujours; enfin madame Dupré ayant appris tout cela, s’est chargée d’Isabelle, et la traite comme sa fille.
LA MARQUISE, regardant Isabelle.
La charmante enfant !... Venez ici, ma chère Isabelle... Mon Dieu, que je la trouve jolie! depuis que je sais cela surtout... Embrassez-moi, mon COCUr. (Elle l’embrasse ; Isabelle lui baise la main ) Servante/ avec cet air délicat... Quel force, quelles vertus un bon cœur peut donner!... Et votre mère est-elle rétablie?
COM K IH r..
Oui, madame, grâce à Dieu, et elle a repris son travail. Elle avait vendu le peu de meubles qu’elle possédait; mais madame Dupré lui en a i‘acheté, et même de plus une belle armoire de bois de noyer : ma mère est bien heureuse à présent.
LA MARQUISE
Bonne madame Dupré !... Comme vous devez l’aimer!
ISABELLE
Oh! oui, madame.
I! faut le lui prouver en suivant bien ses conseils, et en travaillant avec application. (Elle tire une bourse de sa poche et la lui donne.) Mais, tenez, mon enfant, vous serez bien aise, j’imagine de donner cela à votre mère ; madame Dupré trouvera bon que vous acceptiez de moi cette petite preuve d’inter êt. (Elle l’embrasse encore.)
ISABELLE
Mon Dieu, madame, je suis confuse...
JUSTINE, bas à Annette,
Quelle aimable dame!...
LA MARQUISE
Justine, je vous en prie, n’oubliez pas ma com-
LA MARCHANDE DE MODES
mission pour madame Dupré, au sujet de ma petite paysanne. Mesdemoiselles, je vous la recommande.
ISABELLE
Je voudrais remercier madame... mais je ne peux pas. . . j’ai le cœur si gros !...
LA MARQUISE
Ne me parlez jamais de cela, mon enfant
Adieu, je vous charge de dire à madame Dupré que sa bonté pour vous me la fait aimer encore davantage. Voilà véritablement une belle action, et qui doit vous inspirer une reconnaissance éternelle. (Elle sort ; toutes les jeunes filles la suivent jusqu’à la porte.)