SCÈNE VIII.— ROSE, PAULINE, LA MARQUISE
LA MARQUISE, une lanterne à la main.
(Le tonnerre gronde, et la pluie commence à tomber.)
Tout le monde est retiré; je vais attendre ici Constance et Sophie, pour les conduire... J’entends marcher !
LA CURIEUSE
ROSE, bas à Pauline.
Bon Dieu, c’est Madame!... Parlez donc, mademoiselle.
PAULINE
Je tremble...
LA MARQUISE s’avance, et à la lueur de sa lanterne elle reconnaît Pauline : Rose se sauve.
Que vois-je?... C’est vous, Pauline, à l’heure qu’il est et par ce temps affreux ! que faitesvous ici?...
PAULINE
Maman, daignez m’entendre, je vous en conjure !...
LA MARQUISE, posant la lanterne à terre.
Répondez, que faisiez-vous ici?... Ah! je ne le devine que trop... vous épiez mes actions, vous cherchez à pénétrer mes secrets... Eh bien, s’il reste encore un sentiment honnête dans votre âme, tremblez de les découvrir.
PAULINE
Ah ! maman, je n’ai que trop mérité vos justes reproches ! Je sens toute l’étendue de mes fautes; je m’en repens, et je ne suis plus occupée que du désir de les réparer, s’il est possible.
Mais que faisiez-vous ici, sans votre bonne , et dans l’obscurité ?
COMÉDIE
PAULINE
J’étais avec Rose, je lui parlais de mes peines. . .
LA MARQUISE
Avec Rose !... Est-ce line société qui vous convienne? Vous avez une mère, une sœur, une sœur qui vous donne l’exemple de toutes les vertus, qui vous chérit : et vous ne la consultez pas, vous ne la choisissez pour votre amie! Une petite fille, une grossière paysanne reçoit vos confidences !... Ne rougissez-vous pas d’un tel abaissement?...
PAULINE
Je rends justice à Sophie; je le reconnais, je ne suis digne ni de ma mère, ni de ma sœur... Mais on me rebute, on me fuit... que dois-je faire?
LA MARQUISE
Vous corriger. . . Rentrez dans votre chambre, il est dix heures; je monterai chez vous dans un instant, afin de m’assurer de votre obéissance.
PAULINE
Ainsi je ne pourrai vous parler aujourd’hui !... Adieu, maman, je vous obéis. . . Un mot de vous me serait pourtant bien nécessaire ! Mon cœur est cruellement oppressé... Ah! je suis bien à plaindre !...
Pauline, promettez-vous de répondre avec sincérité à ma question ?
LA CURIEUSE
PAULINE
Oui, maman, vous pouvez y compter.
LA MARQUISE
Eli bien, est-ce la curiosité, ou le désir d’obtenir une explication, qui vous fait parler ainsi?
PAULINE
Écoutez-moi, maman... Ce matin je vous suivais par curiosité, mais le reste de la journée je ne vous ai cherchée que pour vous avouer mes fautes : en ce moment la tendresse seule me retient près de vous... Vous êtes agitée, vous avez des chagrins secrets... Ah ! je sens avec amertume le regret de ne pouvoir les partager; mais, croyez-le bien, je n’ai nul désir d’en connaître la cause... Je suis indigne de votre confiance, je le sais; pourtant , si vous souffrez , permettez-moi de mêler mes pleurs aux vôtres. Ne vous contraignez plus avec moi ; répandez vos larmes dans le sein d’une fille qui vous chérit ; c’est tout ce qu’elle ose vous demander.
LA MARQUISE
Douée d’une âme si tendre, et ne pouvoir se corriger de ses défauts !... Espérons tout du temps. Pauline, ma fille ! tu veux te montrer digne de ma confiance... Eh bien, apprends que je suis tourmentée de la plus mortelle inquiétude. Ce qui
COMÉDIE
met le comble à ma peine, c’est de ne pouvoir te la confier... A toi qui m’es si chère, pour qui je donnerais ma vie, je cache ce que je n’ai pas craint de découvrir à Thibaut, à Gérard, à deux domestiques! Je compte sur leur fidélité, et je n’ose me fier à la tienne !
PAULINE
Ah ! maman ! la meilleure, la plus tendre des mères, quels remords et quelle reconnaissance vous faites naître à la fois dans mon âme! Quoi! je pouvais adoucir vos chagrins, et je les aggrave! Je pouvais être votre amie, et je n’étais pour vous qu’un espion dangereux, dont vous aviez à craindre l’indiscrétion et la curiosité!... Grand Dieu, quelle leçon !...
LA MARQUISE
Ma fille, en cet instant tu me dédommages de tout ce que tu m’as fait souffrir. Que je serai heureuse de te traiter comme Sophie ! Ta sœur a ma confiance ; mais je t’aime autant qu’elle.
PAULINE
Le ciel vous devait une fille comme ma sœur, qui vous consolât des peines que vous causaient mes fautes !
LA MARQUISE
Mais quel est ce bruit?...
PAULINE
Je crois reconnaître la voix de Sophie.
LA MARQUISE
Qu’est-il arrivé?... Je tremble...
PAULINE
C’est ma sœur...