‹ Théatre d'education a l'usage de la jeunesseChapitre 72 sur 106 · SCÈNE I.— CAROLINE, LAURETTE · texte numérisé non relu

SCÈNE I.— CAROLINE, LAURETTE

LAÜRETTE.

Restons ici, ma chère Caroline, et causons en liberté. . . Que je suis heureuse de trouver une occasion de vous entretenir sans témoins, et de pouvoir vous dire à quel point je désire votre amitié !...

CAROLINE

En vérité, vous n’aurez pas de peine à l’obtenir.

LAURETTE

Maman me recommandait ce matin de mettre tous mes soins à la gagner ; mais cette recommandation était inutile, je ne suis que le mouvement de mon cœur, je vous assure... Mon Dieu, que n’avons-nous été élevées ensemble!... Mais, peutêtre n’avez-vous jamais quitté votre mère?... Que vous êtes heureuse, c’est un grand bonheur que de rester auprès de sa mère, n’est-ce pas?... Maintenant parlons de mon frère; parlons-en sans

déguisement, voulez -vous?... Vous souriez... Que j’aime cette réponse! Qui, c’est m’en dire assez; vous êtes d’une franchise qui me charme. Je me rendrai digne de votre confiance, soyez-en sûre ; et puisque vous m’ouvrez votre coeur, je vous avouerai que mon frère, qui n’a rien de caché pour moi, est transporté de son bonheur... Il y a plus d’un an qu’il vous aime... Vous êtes étonnée ; je sais bien que vous ne l’avez jamais vu, mais il vous connaît... En allant à Strasbourg, il a passé par... la terre où vous demeurez tous les étés; n’est-elle pas en Languedoc? Oui... Eh bien, il s’est un peu détourné pour passer près de votre château; déguisé en paysan, il vous vit plusieurs fois, et vous trouva charmante. Il m’écrivit à cette occasion la plus jolie lettre!... je vous la montrerai quelque jour. . . Il est fort aimable, mon frère. . . j’espère qu’il vous plaira. . . Il y avait à Strasbourg une jeune personne qui aurait bien voulu l’épouser. Elle était belle comme un ange ; mais mon frère resta insensible pour elle, parce qu’il vous aimait... Vous avez lu l’histoire de Grandisson? Eh bien, cette pauvre demoiselle ressemblait à Clémentine; elle est devenue folle comme elle, et. . . il y a trois ans qu’elle est dans ce triste état. . . Voyez un peu de quoi vous êtes cause !..

INTRIGUE HT MENSONGE

CAROLINE

.l’avoue...

. I.AURETTE.

Mais, dites-moi, quand mon frère me questionnera sur vos sentiments, que lui répondrai-je?

CAROLINE

Comment?

LAURETTE

Rien?... Oh, ce serait trop cruel!... Je lui dirai que vous ôtes touchée de sa constance. Vous ne le voulez pas?... Je comprends votre réserve; elle est très-naturelle. Eh bien, pour ne pas céder à la tentation de lui raconter notre entretien, j’éviterai de me trouver seule avec lui... Et le jour du mariage n’est pas encore fixé?... Tant pis, je voudrais que ce fût demain... A propos, j’ai déjà commandé ma robe pour la noce ; elle sera blanche et lilas... Vous n’aimez pas le lilas... Il est vrai, je suis bien bien brune, il ne me siéra pas; vous avez raison, je vous remercie de l’avis. J’en aurai une bleue et argent, à l’anglaise, et relevée en draperie avec des glands de paillon... Ne faudraitil pas que la jupe fût coupée?... de satin blanc, par exemple?. . . A la bonne heure, c’est aussi mon opinion. Je vous remercie de votre bon conseil ; je m’en rapporterai à votre goût, et,..

COMÉDIE. 275

CAROLINE, regardant A sa montre.

Pardon, mais il est quatre heures, je suis obligée de vous quitter...

LAURETTE

Quoi! sitôt?...

CAROLINE, à part.

Il faut que j’aille retrouver ma mère.

LAURETTTE.

Embrassez-moi donc. Voilà un entretien qui m’a fait un bien grand plaisir, .le ne l’oublierai jamais; mais je n’en abuserai point; je serai discrète, soyez-en sûre. Adieu, ma chère Caroline.

CAROLINE

Pauvre Laurette!... Que sa mère est blâmable de ne l’avoir pas corrigée de cet odieux défaut !.. .

LAURETTE

Vous me parlez, je crois?

CAROLINE

Non... Adieu... Je ne puis rester plus longtemps... (A part, en s’en allant.) Elle m’intéresse, et je la plains; mais jamais, je l’espère, elle ne sera ma soeur. (Elle sort.)

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