‹ Théatre d'education a l'usage de la jeunesseChapitre 74 sur 106 · SCÈNE 111. — LA BARONNE, LAURETTE · texte numérisé non relu

SCÈNE 111. — LA BARONNE, LAURETTE

LA BARONNE

Laurette...

LAURETTE

Maman...

LA BARONNE

Je vous cherchais... J’ai appris de jolies choses de vous... Comment! vous composez des histoires, vous mentez, et avec moi !...

LAURETTE

Quoi donc, maman?...

LA BARONNE

Vous prétendiez ce matin que vous connaissiez beaucoup mademoiselle de Bléville; c’était, disiezvous, votre intime amie, et vous ne l’avez vue qu’une fois.

LAURETTE

C’est vrai, maman... je l’avoue. Mais... je la

COMÉDIE

connaissais de réputation... Elle a une de ses cousines dans mon couvent.

LA BARONNE

Oui, je le sais ; autrement je craindrais un nouveau mensonge : on ne croit point une menteuse, même lorsqu’elle dit la vérité. Eh bien, cette cousine vous a beaucoup parlé de mademoiselle de Bléville?

LAURETTE

Oui, maman; elle m’a même montré plusieurs de ses lettres, et souvent je la chargeais de quelques petites commissions pour Caroline; nous avions ainsi une sorte de correspondance l’une avec l’autre. Je n’avais donc pas tort de dire que je la connaissais.

l.A BARONNE.

Vous avez toujours au moins fort exagéré, et c’est un grand tort; s’il vous arrivait encore d’y retomber, vous ne me trouveriez pas aussi indulgente. Dites-moi, vous venez de causer longtemps avec mademoiselle de Blévdle, que vous a-t-elle dit?

LAURETTE

Ab ! maman, j’en suis enchantée !

LA BARONNE

Comment?...

ifi

INTRIGUE ET MENSONGE

LAURETTE

Je vais vous rendre compte de notre entretien...

LÀ BARONNE

Surtout, Laurette, gardez-vous de broder...

LAURETTE

Non, maman, je ne me permettrai pas la moindre exagération. D’abord, c’est moi qui ai parlé la première.

LA BARONNE

Je m’en doute, vous trouvez un si grand plaisir à parler!

LAURETTE

J’ai fait à ma future belle-sœur des protestations d’amitié ; Caroline m’a répondu de la manière la plus affable : je ne pourrais pas bien répéter les termes... je ne veux pas mentir, je ne m’en souviens pas ; mais j’en ai été charmée. Et puis j’ai vanté mon frère, et Caroline m’a témoigné que cet éloge lui plaisait beaucoup : cependant elle m’a priée instamment de n’en rien dire à mon frère, ajoutant que la réserve ne lui permettait pas de lui avouer encore ses sentiments...

LA BARONNE

Elle a dit cela?...

LAURETTE

Oui, maman, mot pour mot...

COMÉDIE

LA BARONNE

Prenez garde, Laurette... si vous mentez, je ne vous croirai de ma vie.

LAURETTE

Maman, je vous jure... je vous proteste que je n’invente rien...

LA BARONNE

Allons, poursuivez; qu’avez-vous répondu?

LAURETTE

Attendez, maman, car j’ai tant de peur d’exagérer... Oui, je me souviens... je lui ai promis la plus grande discrétion!... puis nous avons parlé du jour de la noce; j’ai dit cpie j’aurais une robe lilas. Caroline m’a fait observer que le bleu me siérait davantage...

LA BARONNE

Elle est entrée dans ces détails?

LAURETTE

Tout simplement ; et elle m’a conseillé une robe coupée à l’anglaise, relevée avec des glands de paillon bleu...

LA BARONNE

Je voudrais pour toute chose au monde que ce récit fût vrai ; mais, Laurette...

LAURETTE

Maman, je vous donne ma parole que je n’ai pas

INTRIGUE ET MENSONGE

exagéré d’un seul mot ; et pour mieux vous prouver ma sincérité en ce moment, je vous avouerai qu’il m’arrive quelquefois d’ajouter un peu à ce que je conte; et même tout à l’heure avec Caroline, j’ai inventé une petite histoire pour faire valoir mon frère ; mais à présent, dans tout ce que je viens de vous dire, je vous le jure, je ne crois pas avoir menti, ni même exagéré le moins du monde. Enfin, demandez-le à mademoiselle de Bléville elle- même, elle en conviendra, j’en suis sûre.

LA BARONNE

Allons, ma fille, je vous crois, et vous me causez une joie infinie ; je regarde maintenant le mariage de votre frère comme une chose arrêtée ; car mademoiselle de Bléville peut tout sur sa mère.

LACRETTE.

Ah! maman, j’oubliais... Quand elle m’a quittée, notre conversation l’avait tellement émue, qu’elle avait les larmes aux yeux en m’embrassant; et pour me cacher son émotion elle s’est empressée de sortir.

LA BARONNE

J’entends la voix de Bélinde; laissez-nous, Laurette ; madame de Bléville ramènera ce soir sa fille à huit heures pour l’entrevue...

LAURETTE

Maman, vous me ferez avertir?

COMEDIE

LA BARONNE

Assurément. Allez, ma fille.

LAUHETTE, à part, en s’en allant.

Je suis contente de moi, car pour le coup je n’ai dit que la vérité. (Elle sort.)

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