SCÈNE VI. — LE PRIEUR, Madame DUMOND, MIMI, MONIQUE, HÉLÈNE, THÉRÈSE
(Monique soutenue par Hélène, qui de l’autre côté tient Mimi par la main.)
LE PRIEUR
Bonjour, mère Monique ; comment va la santé?
MONIQUE
Eli! monsieur le prieur, tout doucement.... Dam, vienne la Saint-Louis, j’aurai quatre-vingts ans sonnés; on s’aperçoit de ça... Les jambes me manquent; j’ai bien du mal à marcher.
MADAME DUMOND.
11 faudrait lui donner une chaise.
MONIQUE
Bien obligée, madame; jem’asiterai donc, sous
VOt’ bon plaisir. (Hélène lui présente une chaise.)
LE PRIEUR
Mère Monique, nous avions envoyé Hélène pour demander la clef de voire armoire.
COMEDIE
MONIQUE
Oh ! vraiment, je ne donne pas comme ça la clef de not’ trésor à une jeunesse; c’est bon quand elle sera rosière, s’il plaît au bon Dieu que je vive assez pour voir ça ; mais je vous l’ai apportée la clef, la voilà, monsieur le prieur.
LE PRIEUR'
Vous allez voir , madame Dumond , les plus beaux titres de famille qui se puissent transmettre; tenez, regardez.
MADAME DUMOND, regardant dans l’armoire.
Ali, ah! qu’est-ce que c’est donc qu’il y a sous toutes ces petites niches de verre?
Des roses sèches. . .
MONIQUE
Ali oui, ailes sont sèches; car il y en a qui ont ben pus de cent ans !
MIMI
Ah! maman, c’est joli... c’est comme des reliquaires !
LE PRIEUR
Eh bien, madame Dumond, vous ne dites mot.
1 Ces détails ne sont point imaginés, ils sont exactement vrais, ainsi que tout ce qui est dit dans cette pièce relativement aux mœurs et aux coutumes des Salenciens,
MADAME DUMOND.
Je suis toute saisie... Comment ! il y aeu autant de rosières dans cette famille que je vois là de roses?
MONIQUE
Ah! il y en a ben pus; j’ai eu une autre fille qu’est morte et qu’a eu une troupe defdles; toutes les roses de ce côté-là nous manquent, et puis mon père s’était remarié, et ses enfants, comme de juste, ont hérité des roses; nous n’avons que celles de la droite ligne.
MADAME DUMOND, regardant toujours dans l’armoire.
Elles ont toutes des étiquettes !
Oui, ce sont les noms des rosières.
MONIQUE
Monsieur le prieur, vous qui connaissez tout ça comme vot’ pater, montrez à madame la rose de Marie-Jeanne Bocard; c’est la pus ancienne, à ce que je crois.
LE PRIEUR
N’est-elle pas tout en haut?
MONIQUE
Oui. Pouvais- vous l’aveindre?
LE PRIEUR
Oui, je la tiens. Voyons la date... (ü lit.) 1520.
COMÉDIE. 323
MADAME DUMOND, tenant cette rose qui est sous un verre.
Mil cinq ccnt vingt !
MONIQUE
V’Ià une riche pièce, pas vrai?. . .
MiMl? regardant la rose.
Quoi ! c’était là une rose ? Comme ça change !...
MONIQUE
Hélène, montre un peu celle de Catherine Javelle, qu’est là en bas...
HÉLÈNE
Oui, ma mère...
Catherine Javelle était la sœur de ma mère, et aile mourut toute jeune; son histoire est drôle...
LE PRIEUR
Contez-la-nous, mère Monique.
MONIQUE
Faut donc qu’vous sachiez qu’a lavait son linge au grand étang; a n’avait avec elle qu’un petiot garçon de sept ans d’âge, pour porter le linge; v’ià que tout d’un coup Jeannot... (y s’appelait Jeannot, c’était le fils de la pauvre Michelle.)
LE PRIEUR
Et il vit encore, ce Jeannot, c’est le bonhomme Roussel?...
MONIQUE
Tout juste... Mais, monsieur le prieur vous savez l’histoire...
LF. PRIEUR.
N’importe, allez toujours...
MADAME DUMOND.
Oh, je vous en prie, madame Monique.
MONIQUE
lié ben donc !... j’ai perdu le fil . . .
Ma mère, vous en étiez à V là que tout d’un coup, et au bord de l’étang.. .
MONIQUE
Ah... V’ià que tout d’un coup Jeannot tombe dans l’étang la tête la première, floque, le v’ià dans l’eau... Ma fine là-dessus ma tante Catherine Javelle n’en fait pas à deux, a s’v jette aussi à corps perdu, puis a repêche Jeannot comme un goujon, et revient avec lui sur le bord.
MADAME DUMOND.
Ah ciel!
LF. PRIEUR.
I! est bon de savoir que cet étang est très-profond.
MONIQUE
Oh, c’est un abîme... Enfin lesv’Ià donc sus le
COMÉDIE. 32S
gazon; mais Jeannot avait tant bu d’eau, tant bu d’eau, qu’il était comme pâmé... Ma tante se prit à dire: « Qu’est-ce que je vas faire de cet. enfant, et puis démon linge?...» Y se faisait tard, y fallait revenir à la maison, y fallait faire une demi-lieue, a n’avaitpointd’aide,al!eétait toute tremblante, toute bouleversée; malgré ça, a prend Jeannot à califourchon sur ses épaules, aile abandonne tout son linge, et aile revient comme ça au village.
MADAME DUMOND.
Et j’espère qu’elle fut rosière dans l’année.
Oh, mon Dieu, oui. Il n’y a qu’heur et malheur, comme on dit : c’est ben heureux pour une jeune fille de trouver des occasions comme ea ; dam, ça n’arrive pas tous les jours.
MADAME DUMOXD.
Ah, monsieur le prieur, le plus curieux de Salency, ce n’est pas le spectacle de la fête ; c’est de voir, c’est d’entendre tous ces détails.
LE PRIEUU.
Je VOUS l’avais bien dit... (Il regarde à sa montre.) Mais il est midi, il faut nous en aller.
MADAME DUMOND.
Je ne peux ôter les yeux de dessus cette armoire.
LE PRIEUR
En effet, ces titres respectables, ces preuves de vertu, valent bien ces vieux parchemins dont certaines gens tirent tant de vanité.
MADAME DUMOKD.
Ma foi , je verrais tous les parchemins du monde d’un œil sec, et quoi que j’en aie, en regardant ces roses desséchées, je sens les larmes me rouler dans les yeux! Ah, combien je suis fâchée que Mimi n’ait pas cinq ou six ans de plus !... Elle aurait senti cela.
MIMI
Maman, faudra me ramener quand je serai plus grande.
LE PRIEUR
Elle a raison, pour une jeune fille c’est un bon air à respirer que celui de Salency !... Adieu, mère Monique...
MONIQUE
Mon Dieu, monsieur le prieur, Geneviève sera bien fâchée...
LE PRIEUR
Je reviendrai...
MONIQUE
Monsieur le prieur, la déclaration sera toujours à cinq heures?...
l'.OMÉDIK.
Oui, mère Monique, (il lui prend la main.) Ma bonne femme, tranquillisez-vous... je vous en prie...
MONIQUE
O bon Sauveur !...
LE PRIEUR
Adieu. . . à tantôt.
MADAME UUMOND.
Adieu, ma obère madame Monique.
Vot’ servante, madame. (Madame Dumondetle prieur sortent. Hélène va leur ouvrir la porte, et leur fait plusieurs révérences, que madame Dumond lui rend après l’avoir embrassée. Pendant ce temps Monique reste seule sur le devant du
théâtre.) Monsieur le prieur dit comme ça que je me tranquillise , c’est lion signe !... le bon Dieu le veuille! . . . (A Hélène qui revient.) Héli me, as-tu entendu monsieur le prieur?. ..
HÉLÈNE
Mon Dieu oui, ma mère, j’en suis encore toute sens dessus dessous... 11 vous tenait la main!
MONIQUE
Et il me la serrait, mon enfant... Je n’ai pas osé lui parler de toi, à cause de cette dame. . .
HÉLÈNE
Tenez, ma mère... j'ai à présent un bon pressentiment !
MONIQUE
Et moi aussi... Seigneur ! je te verrais aujourd’hui, dans cinq heures, avec ta couronne de roses!.,. Après ça je mourrai tranquille... Mais, écoute donc, ma fille, ne va pas prendre de la gloriole pour ça, ne va pas croire que tu vaux mieux qu’Ursule ou Thérèse; ça gâterait tout.
HÉLÈNE
Pourquoi en serais-je glorieuse ? Si je suis couronnée, c’est à vous, c’est à ma mère que je le devrai; je ne suis vaniteuse que d’être votre fille à toutes les deux...
Pauvre petite !... viens me baiser. . . Dieu te bénira, tu le mérites... Mais, quoi donc!... tu pleures, je crois?
HÉLÈNE
C’est vrai... je pense au chagrin que vous ressentiriez si par malheur je ne gagnais pas la rose...
MONIQUE
Ne sanglote donc pas comme ça... Hé ben, mon enfant, si tu ne l’as pas, faudra ben se soumettre ; est-ce qu’il faut être rétif contre la divine provi-
COMÉDIE
dence, donc?... Mais M. le prieur m’a dit d’être tranquille, y n’a pas jeté ça pour rien, je t’en réponds... Allons, ma fille, ferme l’armoire, car y faut que tu ailles préparer le dîner... Ton frère n’est pas encore revenu ?
HÉLÈNE
Non, ma mère, il est toujours à l’autre bout du village, auprès de ce pauvre Robert, qui est ben malade, et qui n’a de consolation que dans la compagnie de Basile; et mon frère, qui aime Robert comme ses yeux, veut rester avec lui, du moins jusqu’à l’heure de la cérémonie.
MONIQUE
C’est ben fait, c’est ben fait. Rends-moi ma clef. . . J’espère que je rouvrirai encore ce soir cette armoire pour y serrer ta couronne.
O ma chère mère !
MONIQUE
Donne-moi ton bras, ma fille. Allons, viens. (Elles sortent.)