SCÈNE VII. —MONIQUE, GENEVIÈVE, MARIANNE
HÉLÈNE, à part.
Je n’ai pas une goutte de sang dans les veines !...
MONIQUE
Approche, Geneviève ; sais-tu des nouvelles?
GENEVIÈVE, à part.
Ma mère, ô ciel!... et Marianne!... faut se taire. (Haut.) Ma mère, que faites-vous là? vous sériais mieux dans vot chambre.
MONIQUE
Non, ma fille. . . C’est ici, il y a aujourd’hui vingt ans, que j’ai vu not seigneur te venir prendre par la main... C’est ici que je t’ai vue couronner, Geneviève. . . t’en souviens- tu, comme tu te pendis
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à mon cou !... comme nous pleurions !... Oh ! que le bon Dieu m’envoie encore une joie pareille, et puis qu’il dispose de moi... Je sortirai de ce monde sans avoir rien à souhaiter davantage...
GENEVIÈVE, à part.
Elle m’arrache l’âme.
HÉLÈNE, à part.
Quelle épreuve !...
MONIQUE
Viens ici contre moi, Hélène, donne-moi ta main : c’était comme ça que je tenais ta mère quand toute la bande arriva chez nous... Ma fille, lu la vaudras ta mère; t’es prudente, sincère, modeste comme elle... N’est-ce pas, Geneviève?
GENEVIÈVE, à part.
Oh ! mon Dieu , mon Dieu !...
MONIQUE
Mes enfants, vous êtes saisies, vous ne sonnez mot, c’est naturel... moi, qui ai eu deux filles et une sœur rosières, je suis un peu plus hardie; mais pas moins le cœur me bat bien fort... (Elle regarde Hélène, dont elle tient la main.) Comme t’es TOUge ! . . a tremble comme la feuille!... Geneviève, viens donc la rassurer, cette pauvre petite, viens la baiser, je t’en prie !... Hélène, va à ta mère.
:Ut> LA ROSIÈRE DE SALENCV.
HELENE, se jetant au cou rie Monique en sanglotant.
O ma chère mère; y n’v a pus que vous que j’ose embrasser !...
GENEVIÈVE
Hélas!...
MONIQUE
Pourquoi donc, mon enfant?... Geneviève, à qui en as-tu?... Je ne t’ai jamais vue comme ça...
MARIANNE, à part.
Oh, sûrement, il y a de terribles choses làdessous!...
MONIQUE
Allons, encore une fois, Geneviève, venez embrasser not enfant ; cours vers elle, Hélène!
HÉLÈNE, d'un ton suppliant à sa mère.
Ma mère ! (Elle fait un pas. A part.) Quel regard !...
(•Elle s’arrête.)
MONIQUE
Eh ben?.. .
GENEVIÈVE
Ma mère... c’est que je suis fâché que vous croyiez si fort qu’elle sera couronnée !
MONIQUE
Comment?. . . Sais-tu de mauvaises nouvelles?. . . Tu te tais... La rosière est nommée?...
Je l’ignore.
GENEVIÈVE
COMÉDIE
MONIQUE
Ah ! vous me faites queuques cachotteries. . . Et Basile, à l’heure qu’il est, pourquoi n’est-il pas ici ?. . . Marianne !... vous pleurez toutes les deux !
GENEVIÈVE
Ciel! j’entends du bruit... Que va-t-on nous annoncer... O ma mère, si vous m’aimez, ayez du courage, de la résolution. . .
MONIQUE, en pleurant.
Mon enfant, on en n’a pus à mon âge. . .
O Dieu, protégez-moi !...
SCÈNE VIII. — MONIQUE, GENEVIÈVE, MARIANNE, HÉLÈNE, THÉRÈSE, hors d’haleine, les cheveux en désordre, accourant précipitamment.
THÉRÈSE
Hélène !...
GENEVIÈVE
Que signifie cette grande hâte ! . . .
THÉRÈSE, voyant Hélène, se précipite dans ses bras.
Hélène !... t’es nommée rosière !...
Comment?
HÉLÈNE
Dieu!
MONIQUE
Se peut-il?
MARIANNE
Quel bonheur !
THÉRÈSE, embrassant Hélène à plusieurs reprises.
Hélène, Hélène est couronnée! Madame Geneviève, j’étais seule coupable; j’ai tout déclaré; Hélène est rosière.
GENEVIÈVE
Je me meurs!...
HÉLÈNE, la recevant dans ses bras.
O ma mère !
Geneviève !
MONIQUE
HÉLÈNE, tenant toujours sa mère.
Hélas! ma mère!... de l’eau, Thérèse, Marianne !
MONIQUE
Ça l’a trop saisie.
THÉRÈSE
La v’ià qui revient.
Elle ouvre les yeux.
GENEVIÈVE
Hélène ! ma fille !...
MONIQUE
Aile te tient ; aile est rosière.
COMÉDIE
GENEVIÈVE
Ah ! c’est-y vrai?
THÉRÈSE
Vous le verrez; on va venir la chercher; j’ai laissé la marche à trois cents pas d’ici, je n’ai fait qu’un saut, et ceux qui sont en cortège vont lentement.
GENEVIÈVE, «embrassant Hélène.
Chère Hélène !... ma pauvre enfant, t’es innocente, t’es rosière... O Seigneur, on ne meurt ni de chagrin ni de joie !
MONIQUE
Mais, qu’est-ce qu’on me cachait donc?
GENEVIÈVE
Mais, Thérèse, qu’as-tu donc déclaré? Hélène pourtant hier est revenue seule, a m’a menti.
THÉRÈSE
V’ià l’histoire : Hier nous sommes parties pour aller ramasser des feuilles dans le petit bois; là nous avons trouvé une vieille femme tombée dans un fossé; elle était blessée, a pleurait; nous l’avons tirée de là, et puis a nous a dit qu’elle était de Chauni, mais qu’elle ne pouvait pas y retourner; moi j’ai proposé de la mettre sur not’ âne, et de l’amener chez nous ; et qu’est-ce qui la pan-
350 LA ROSlfcRF. DE SALENCY.
sera, a fait Hélène? Y a des chirurgiens à Chauni; c’est là qu'il faut la mener. La bonne femme làdessus a sangloté de joie, en disant qu’elle voulait ben retourner à Chauni. « Allons, allons, dit Hélène, c’est comme fait. » Et puis elle la met sur son âne. « Mais, fis-je, y a pus d’une lieue d’ici à Chauni; nous ne serons pas revenues à neuf heures; faudra traverser le bois à la nuit. — Je sais que t’es peureuse, dit Hélène; eh ben, va-t’en, j’irai seule... — Mais, Hélène, t’es peureuse aussi... — Je ne le suis plus... » Enfin nous nous sommes débattues encore quelque temps, et puis finalement le cœur m’a manqué; j’ai laissé là Hélène et la femme, après être convenues qu’Hélène cacherait ça, et que je ne me montrerais dans le village qu’à la nuit.
GENEVIÈVE
Hélène ! je n’étais pas digne d’avoir un enfant comme toi ! je t’ai accusée, rebutée, maltraitée.
HÉLÈNE
Ma mère! pouviez-vous faire autrement quand les apparences...
GENEVIÈVE
Les apparences! je ne devais pas les croire.
Je suis tout émerveillée. . .
COMÉDIE. tHI
M VRIANNK.
Ça coupe la parole.
HÉLÈNE
Mais, ma mère, voyez donc ce que Thérèse a fait pour moi ; elle est allée s’accuser. . .
MARIANNE
Ah, pardi, sans barguigner ; quand je l’y ai dit qu’vous pleuriais tretous, aile a deviné la cause du grabuge, et aile est partie comme un éclair.
GENEVIÈVE
Cette chère fille !
MONIQUE
La bonne âme !
GENEVIÈVE, à Thérèse.
T’as donc été trouver M. le prieur?
THÉRÈSE
Oui, au moment où l’on allait s’assembler pour le dernier jugement, j’ai demandé à parler sur la grande place devant tout le monde. On ne voulait pas m’entendre; mais j’ai fait tant de train, qu’on n’a pu me refuser; y se sont tous assemblés; et là, j’ai conté mon histoire de bout en bout. Au même moment on a crié : Vive Hélène, not’ rosière! Not’ seigneur, M. le prieur, M. le bailli, l’ont déclarée tout de suite, et je suis accourue.
LA ROSIÈRE DK SALKNCV.
GENEVIÈVE
Va, cette action-là répare celle d’hier, qui, après tout, n’était qu’une peur d’enfant, que l’âge corrigera. Thérèse, Basile t’aime, je le sais; demain, ma tille, j’irai te demander pour lui à ta mère.
THÉRÈSE
O madame Geneviève !...
HÉLÈNE, embrassant Thérèse.
Chère Thérèse!
MONIQUE, à Geneviève.
Tu m’as prévenue, Geneviève; j’allais dire ça.
GENEVIÈVE
J’étais ben sûre, ma mère, que vous ne m’en dédiriez pas. Mais qu’est-ce que j’entends?
THÉRÈSE
Ce sont les ménétriers, c’est toute la bande.
GENEVIÈVE, à Hélène.
Mon enfant, va demander à ta grand’mère sa bénédiction.
HÉLÈNE, courant se jeter aux genoux de Monique.
Que mes deux chères mères me bénissent, et que le Seigneur me les conserve ! (Monique et Gene-
viève l'embrassent.)
MONIQUE
Je ne saurais parler. . . Mais le bon Dieu lit dans mon cœur; il voit tout le bien que je te souhaite.
GENEVIÈVE
Sois toujours pieuse et sage, comme tu es, v’ià tout ce que nous pouvons lui demander de mieux pour not’ chère et digne enfant.
MARIANNE
L’heureuse famille!
THÉRÈSE
O Basile !... où est-il ?
GENEVIÈVE
Faut l’envoyer chercher, Marianne.
MARIANNE
J’y vas... Ah, le v’ià avec tout le monde.
(On entend une musique champêtre dans le lointain.)
SCÈNE IX. — LE SEIGNEUR, LE PRIEUR, LE BAILLI, MONIQUE, GENEVIÈVE, MARIANNE, HÉLÈNE, BASILE, THÉRÈSE, madame DUMOND, MIMI , quelques autres dames, troupe de jeunes filles, ménétriers, etc.
BASILE, accourant et devançant tout le monde, va se précipiter au cou d’Hélène, toujours à genoux devant sa grand’mére. Monique est assise.
Mon Hélène, ma sœur!...
GENEVIÈVE et MONIQUE.
Mon fils ! . . . (Ils s’embrassent en pleurant. Le reste des spectateurs s’arrête pour contempler ce tableau.)
MONIQUE
Mes enfants, aidez-moi à me lever, (il lui donnent le bras. Le seigneur, le prieur et le bailli s’avancent.)
LE SEIGNEUR
Ma chère madame Monique , quel beau jour pour vous et pour Salency!... Car une bonne action d’une Salencienne nous honore tous. (Toutes
les jeunes filles entourent Hélène pour l’embrasser, avec l’air de la joie et de l’attendrissement. Le seigneur, au prieur, en montrant les jeunes filles :) Un étranger, en voyant ce spectacle, devinerait-il qu’Hélène, dans ce moment, n’est entourée que de ses rivales?
LE PRIEUR
Heureux l’homme qui sait apprécier l’inestimable bonheur de posséder ce fortuné coin de terre.
MONIQUE, au seigneur.
Pour que rien ne manque à not’ satisfaction, nous vous demandons la permission, not’ bon seigneur, de marier Basile à Thérèse?