SCENE YI
LA MARQUISE, JULIETTE
JULIETTE, après un moment de silence ^ pendant lequel la marquise rêve toujours.
Vous rêvez, madame, c'est dommage^ votre distraction vous a fait perdre un bel éloge des chambrelouques et une parfaite détmition du bonheur.
LA MARQUISE, se parlant à elle-même.
Je suis persuadée que ma tante a vu que je mentois , cela devoit être e'crit sur mon visage... Ah ! que tout cela me fait de peine ! que je suis conlrarie'e , triste et malheureuse !... tout se re'unit pour m'affliger aujourd'hui. En revenant de chez ma bellemère , j'ai rencontré cette pauvre femme dans mon antichambre^ elle s'est jetée à mes pieds avec ses enfans j elle m'a fait un mal!... Je lui ai dit d'attendre... Juliette, je veux absolument la secourir.
JULIETTE
Mais, madame, il faut cinq cents francs^ et si elle n'a pas cet argent ce soir, demain à la pointe du jour son mari est traîné en prison.
LA MARQUISE, détachant son collier.
Hé bien, allez vendre ce cœur de diamant 5 il a coûté soixante louis, vous en trouverez bien vingt. Allez , ne perdez pas un moment.
JULIETTE
Mais'j madame, je ne connois point de bijoutier...
44» LES DANGERS DU MONDE, LA MATxQuisE, ai^cc impatience.
Donnez, donnez, j'irai moi-même... dites qu'on mette mes chevaux...
JULIETTE
Votre cocher n'est point ici , madame a dit qu'elle ne sorlirolt pas... d'ailleurs , c'est aujourd'hui fête , toutes les houtiques sont fermées...
LA MARQUISE, ai^cc empoi'tement.
La vraie difficulté, c'est votre peu de zèle... vous n'en avez que pour me dire des choses dures... que pour m'aflliger, que pour me faire sentir à quel point je suis à plaindre... Des raisonnemens , de l'humeur, de la brusquerie , voilà ce que vous appelez de rattachement.... Je ne veux plus de sermons, je ne veux plus de réponses.... si cela ne vous convient pas , je ne vous retiens point, vous êtes libre...
JULIETTE
Non, je ne le suis pas: madame votre tante m'a mise auprès de vous , et m'a demandé, pour prix de ses bienfaits, d'y rester ^ je dois donc , madame , supporter vo-
tre colère, votre injustice, et jusqu'à votre liaiiie, sans avoir la ressource d'un domestique ordinaire, la possibilité de se retirer. Je puis ne me pre'senler devant vous que lorsque vous me demanderez... mais pour sortir de votre maison, madame il faut que j'en sois formellement cliasse'e par vous.
( Elle sort. )