LA MARQUISE , LA VICOMTESSE
LA VICOMTESSE
Ah ! mon cœur, vous me voyez dans une agitation , dans un trouble...
LA MARQUISE
Que vous est-il donc arrivé ?
LA VIC03ITESSE.
C'est une de mes femme qui demandoit à me parler...
LA MARQUISE
Hé bien ?
LA vie 03IT ESSE.
Hé bien , elle est venue m'avertir que ma belle-mère est "dans une colère affreuse contre moi. Elle a su toute fhistoire de la baronne ^ elle est amie de ses parens, et cette perle au jeu , qu'on attribue à mes conseils , a disposé ma belle-mère à me faire le plus beau sermon... Imaginez- vous qu'elle est établie dans ma chambre, et qu'elle
m'attend pour me prêcher. Oh! elle m'attendra long-temps, car je suis décidée à passer la nuit ici.
LA MARQUISE
Mais quelle folie !
L,A VICOMTESSE
Mais voulez-vous que j'aille m'êxposer à une scène , ayant de'jà mal aux nerfs , après avoir soupe, et avec la sensibilité' que vous me connoissez ?.... Non , cela est impossible. Je resterai ici jusqu'à demain malin.... Nous causerons... j'ai tant de choses à vous dire! Vous ne pouvez imaginer à quel excès je suis à plaindre dans mon inte'rieur ! Vous me voyez souvent des momens de mélancolie : cette inégalité est bien excusable ^ et toute la philosophie du monde n'est pas toujours suftisanle pour surmonter des peines qui louchent si sensiblement.
LA MARQUISE
L'on doit du moins admirer votre courage, qui vous les fait dissimuler si bien.
En effet , j'en ai du courage... Si je ii'avois pas du caractère et de la force , que deviendrois-je? Jugez de ma situation, la voici en deux mots : j'ai un mari qui se plaint de moi , et qui me contrarie sans cesse 5 un beau -père et une belle-mère qui ne peuvent me souffrir, et avec qui je suis force'e de vivre, puisque je loge chez eux^ j'ai cent ennemis qui me noircissent ei me calomnient^ et, excepté vous, je n'ai pas une seule amie.
LA MARQUISE
Cette situation est affreuse^ mais qu'avez-vous tente pour l'adoucir ?
LA VICOMTESSE
Je tâclie de me dissiper • je ne reste jamais chez moi ^ je sors, je cours, je cherche des gens dont je ne me soucie guère , et qui ne m'aiment point , poui e'viter ma famille , qui me hait et me tourmente.
LA MARQUISE
Mais on ne peut pas toujours fuir sa famille , il faut bien la retrouver quel-
48o LES DANGERS DU MONDE^
quefois ^ et rien ne peut soustraire à l'autorite d'un mari. Ne vaudroit-il pas mieux tâcher de se faire aimer de ceux dont on dépend, que de les braver, de les irriter, et de les conduire peut-être à des extre'mite's " violentes f
Mais, pour leur plaire, il faudroit presque renoncer au monde 5 il faudroit rester chez soi une partie de la journe'é ^ il faudroit y souper souvent , ne point faire de dettes , et ne point jouer au pharaon.
LA MARQUISE, ricillt.
En effet , voilà des volontés bien dures et bien tyranniques.
LA VICOMTESSE
Tous VOUS moquez Je comprends
bien que ces volontés ne seroient pas tyranniques pour vous , et que vous vous y soumettriez sans peine , vous qui êtes la raison même \ mais je n'ai pas eu lavantage dont vous jouissez , celui de recevoir une éducation parfaite. On vous a donné mille talens, vous savez vous occuper , et vous pouvez rester chez vous sans ennui ^
COMÉDIE. 48i
vous avez eu un excellent guide pour diriger vos premiers pas. dans le monde 5 vous avez reçu d'utiles conseils qui doivent former votre esprit et votre cœur^ il n'est donc pas étonnant que vous ayez de Tordre, de la raison et des principes invariables. Si vous n'e'tiez pas , comme vous Têtes , un modèle de conduite et de sagesse , il auroit fallu que vous fussiez née imbécille ou folle : ainsi, ma chère amie, ne vous enorgueillissez pas trop de toutes vos perfections , vous en devez la plus grande partie aux tendres soins de votre estimable tante.
LA MARQUISE, CL part.
O ciel! quelle amère et juste critique elle fait de moi sans le vouloir T
Pour moi, j'ai été mise au couvent dès mon enfance, et je n'en suis sortie que pour me marier • vous êtes raisonnable , et je suis étourdie, cela est dans Tordre... Je me suis livrée à la mode que j'ai trouvée établie dans le monde ^ n'ayant nulle ressource en moi-même , j'en ai cherché 2, 21
dans une dissipation qui pouvoit seule m'arracher à Tennui.
LA MARQUISE
Mais vous êtes si jeune^ vous pourriez encore acque'rir des connoissances , des talens.
LA VICOMTESSE
Je le voudrois, j'y fais ce que je puis
Je fais un cours de physique 5 j'ai un maître de billard:^ je monte à cheval au manège ^ j'apprends à mener une calèche ^ avec tout cela , quand je suis seule dans moncabinet, je ne m'en trouve pas moins dc'sœuvre'e et la retraite ne m'en est pas plus agre'able.
LA MARQUISE
Je le crois bien:^ le genre d étude que vous avez choisi ne doit pas vous être d'une grande ressource dans la solitude.
LA VICOMTESSE
Mais cependant , ce genre d'étude est très à la mode, et toutes les femmes aujourd'hui s'y livrent également,
Laissons aux homm<3s les exercices vio-
lens elles sciences ^ ils n'ont pas nos grâces , nous n'avons pas leur force. Ils sont faits pour les grandes choses ^ la témërilë , l'audace, l'enthousiasme leur conviennent ^ la modération, la raison et la douceur, voilà notre partage. En cherchant à nous ressembler, ils s'aviliroient^ et nous, en voulant les imiter , nous renonçons à tous nos agre'mens, et nous perdons les plus surs moyens de leur plaire.
LA VICOMTESSE
Ainsi, mon cœur, vous condamnez une femme qui joue au billard , qui va à la chasse, et qui fait des cours de sciences.
LA MARQUISE
Il me semble qu'en toutes choses on ne doit condamner que l'excès. Une femme qui consacreroit toute sa vie aux occupations dont vous parlez , et qui d'ailleurs ne cultiveroit aucun autre talent, me paroîtroil , je Favoue , fort à plaindre ; car enfin , à quarante ans on ne peut ni suivre une chasse ni conduire une calèche.
Je n ai jamais pensé à ce que je ferois à quarante ans... Vous m'en donnez lide'e , il faut que je m'en occupe... Je serai outrée
d'avoir quarante ans, j'entrevois cela
Mon cœur, vous parlez comme un ange, vous m'avez persuadée , et je vais quitter le cheval... aussi bien il me donne des courbatures... Mais, j'entends Juliette. Que nous veut-elle ?