‹ Théatre d'éducationChapitre 63 sur 130 · LUCIE, DORINE · texte numérisé non relu

LUCIE, DORINE

( Lucie s'assied et rêve. )

DORINE

riÉ bien , mademoiselle , vous avez tourné toutes les têtes* on ne parle là-dedans que de vos talens , de vos grâces... Mais ,

2i8 L'ENFANT GÂTÉ,

d'où vient cet air triste et rêveur^ qu'a-

vez-vous donc r*

LUCIE

Si vous saviez ce que j''ai entendu , et ce que le hasard m'a fait de'couvrir!

DORINE

Co mment !

Après avoir joué du clavecin et chanté , je suis descendue dans le jardin^ en passant le long de la grande charmille, j'ai entendu prononcer mon nom, je me suis arrêtée ^ les arbres me cachoient.

\ous avez écoulé la conversation?

LUCIE

Sans en avoir le dessein , et même malgré moi, je n'en ai pas perdu un mot.

DORINE

Hé bien, que disoit-on de vous ?

LUCIE

Tout ce que la critique la plus mordante peut inspirer de plus amer j enfin , j'entendois ces mêmes personnes qui ve-

noient de m'accabler d'e'loges dans le salon , me déchirer et se moquer impitoyablement de moi. Une seule cependant à pris mon parti , et de la manière la plus forte et la plus ge'ne'reuse. Vous ne devineriez jamais son nom ?

DORINE

Je meurs d'envie de le savoir.

LUCIE

C'est mademoiselle de Surville.

Bon!... Mais êtes vous bien sûre qu'à travers la charmille elle ne vous ait pas entrevue ?

LUCIE

Oh, très-sûre 5 elle n'e'toit pas de mon côté. Je vous avoue que celte bonté de sa part m'humilioit autant qu'elle me touchoit, et r.;c faisoit éprouver je ne sais quoi de pénible que la méchanceté des autres ne me causoit pas. La fausseté de toutes ces personnes m'inspiroit plus de mépris que de colère et d'émotion • mais la générosité de mademoiselle de Surville m'indignoit

contre moi-même^ et à mesure qu'elle parloit, je sentois mes larmes couler. Apparemment qu'il est plus cruel de se voir convaincre d'injustice, que d'éprouver celle des autres.

Ce qu'a fait-là mademoiselle Flore est fort bien certainement:^ mais croyez aussi qu'il y entre un peu de désir de se faire valoir auprès des autres , et d'affecter un bon caractère.

LUCIE

Si cela est, elle a toujours le mérite d'avoir saisi le vrai moyen de se faire valoir 5 et c'est beaucoup.

Ah çà, mademoiselle, il faut pourtant songer à prendre nos leçons. Par où commencerons-nous ?

Mais , je ne sais... J'éprouve aujourd'hui un découragement, une tristesse, que je n'ai jamais ressentis.

Bon, c'est cette conversation que vous

venez d'entendre qui cause ce petit mouvement d'humeur. Hé bien , mademoiselle , voulez-vous que je vous dise une chose qui va bien vous étonner ?

LUCIE

Quoi donc?

DORINE

C'est que tout ce déchaînement dont vous étiez l'objet, n'est au fond qu'un triomphe très-flatteur pour vous.

LUCIE

Comment ?

DORINE

Oui, cette critique n'est que l'effet de la jalousie, soyez-en sure.

LUCIE

Vous croyez ?

DORINE

Oh , je vous en réponds. Si vous étiez moins jolie, moins aimable, moins spirituelle, on rendroit plus de justice aux talens que vous annoncez.

LUCIE

C'est une vilaine chose que l'envie!...

DORINE

Tous en verrez bien d'autres par la suite. Attendez-vous à la haine des femmes , qui ne vous pardonneront pas votre supe'riorité sur elles...

LUCIE

Mais les femmes en général ont donc bien peu d'*esprit f... Il me semble que si j'étois susceptible du vice humiliant dont vous me parlez, je mettrois tous mes soins à le cacher, et que du moins par vanité je serois juste.

DORINE

Ne vous affligez point d'un mal inévitable. Songez que la haine des envieux est le témoignage de leur admiration secrète , et que leur méchanceté ne sert qu'à relever réclat du mérite qu'ils veulent rabaisser.

LUCIE

La haine !... Je ne puis me faire à ridée d'inspirer la haine... Moi , je ne hairai jamais personne , je le sens.

DOR INE

Consolez-vous 5 vous ne serez haie que

des mëchans , les cœurs sensibles vous adoreront.

LUCIE, V embrassant.

Que vous êtes aimable, ma chère amie 5 vous dissipez toute ma tristesse , on n en peut conserver avec vous.

Allons , ne pensons plus aux envieux, ne songeons qu'à l'opëra ^ et pour y aller sûrement, dëbarrassons-nous de nos leçons.

Hé bien, voulez-vous jouer du clavecin 't

LUCIE

Je ne me soucie pas du clavecin aujourdhui.

D o RINE.

Aussi bien, il n'est pas d'accord. x\u lieu de cela , chantons.

Volontiers... Mais j'ai du rhume de cerveau , et j'ai bien mal à la gorge. ( Elle tousse. )

DORIN E.

Et moi aussi ^ et rien n'est plus dangereux que de chanter lorsqu'on est enrouée^ c'est risquer de perdre sa voix.

LUCIE

Réellement j'ai, à ce que je crois, un commencement crexlinction... Mais cependant si vous voulez...

DORINE

Non certainement, je ne souffrirai point que vous chantiez^ de'cide'ment je ne le veux pas. Mais dessinons.

LUCIE

J'y consens... Mais je suis habille'e, et je crains de tacher mon habit avec ces vilains crayons noirs et rouges.

DORINE

Ce seroit bien dommage , car il vous sied à ravir. Allons vous avez raison.... He' bien, reposons-nous pour aujourd'hui.

LUCIE

J'en suis bien tente'e^ mais que dira ma tante? Elle ne voudra peut-être pas me mener à l'ope'ra.

DO RINE.

Oh, n'ayez point d'inquie'tude, je me charge de cela... On vient , je crois. Ah ! c'est Toinette.

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