CLAIRE, BERNARD, ROLAND
BERNARD, à Claire, après un temps.
Comment t'appelles-tu?
CiJilRK
Claire Camu...
BERNARD
Et qu'est-ce que tu veux?
38 TUEAiUE UEPOLVANTB
CLAIRE
Vous parler...
BERNARD
Eh bien va, je t'écoute...
CLAIRE
Eh bien, monsieur le docteur, voilà... C'est...
(Elle s'arrête, très ('•mue.)
Remets-toi... Qu'est-ce que c'est?
CLAIRE
C'est rapport à mon bras...
(Elle '^('vÏL'Uf! son bras droit.) BEKNARD
Qu'est-ce qu'il a ton bras?
CLAIRE
Je peux plus le remuer...
BERNAHD, se levant et allaot examiner son bras.
Voyons... Oui, c'est dur comme du fer. .
ROLAND, qui est venu près du docteur Bernard et examine à son t «r
CouLracture hyslérique, probablement.
CLxlUK, S(i Louriian'. vers lui.
Je ne sais pas...
UNE Li:ÇO\ A LA SALPETRIERE 39
BERNABD, après un temps.
Est-ce que lu n'as pas aussi quelque chose du côte (le la jambe droite?
CLAIRE
Oui, monsieur. La jambe droite aussi s'est engourdie... j'ai beaucoup de peine à la plier quand je marche.
Tu as des atlaques, n'est-ce pas ?
CLAIRE
Oui, monsieur... surtout dans le temps... mainteant ça passe...
BERNARD
Comment ça te prend-il?
CLAIRE
Je sens comme une boule qui me remonte dans la corge... Je crois que je vais étouffer... je perds coniiais- -ance.
ROLAND, à Bernard.
Tous les symptômes...
BERNARD, à Claire.
Il y a longtemps que lu es en traitement ici?
CLAIRE
[Tn mois...
BERNARD
Qui est-ce qui t'a reçue?
W TIIÉATIŒ nÉrOL VANTE
CLAIRE
Je ne sais pas, monsieur...
BERNARD Voyons, approche-toi... (Claire avance de quelques pas.) Et
depuis quand ton bras est-il comme ça?
CLMRE
Depuis quinze jours...
BERNARD
Pardon, tu viens de me dire qu*il y a un mois que lu es entrée.
CLAIRE
Oui... je suis entrée ici pour soigner mes attaques... mais je n'avais pas ça...
BERNARD
Alors, ça t'est venu depuis?
I CLAIRE
Oui.
BERNARD
A la suite de quoi?
CLAIRE
A la suite d'une expérience qu'on m'a faite à la tête.
BERNARD
A la tète?... Qu'est-ce que tu as à la tête?
UNE LrÇON A LA SALPÉTRIÉRE 41
CLAIRE
C'est une chute que j'ai faite chez moi avant d'entrer ici... pendant une de mes attaques... je me suis ouvert le crâne.
(Il se lève, porte son tabouret prfe^ de la fenêtre, au jour,. et y fait asseoir Claire pour la mieux examiner. — Il soulève le bandage.
BERNARD
Voyons...
claire:, se défendant.
Prenez garde, monsieur, c'est très douloureux...
BERNARD
J'irai doucement...
GLAIRE, poussant un petit cri de douleur.
Ohl
BERNARD
Non, je n'y touche pas. (A Roland.) Une brèche dans le pariétal... la substance du cerveau est à nu... on la voit battre... vous rendez- vous compte?
ROLAND, après avoir examiné.
Oui. Parfaitement.
(Il remet le bandage en place.) BERNARD
Et qu'est-ce que tu me disais, tout à l'heure? Que l'on avait fait sur toi une expérience?
CLAIRE, se levant.
Oui... et c'est depuis ça que je suis comme paraysée !
42 TUÉAiRb: D'LPOUVANTE
BF.RNARD
Qui a fait cette expérience? Un interne d'ici?
GLAIRE
Oui, monsieur.
BERNARD
Qui ça?
CLAIRE
Je ne sais pas son nom. . . il y a tant de monde ici ! . je ne l'ai jamais revu...
BERNARD, regardant Roland.
Un interne t'aurait donné une pareille contracture? dans une expérience? Allons donc! C'est impossible ! Tu veux nous en conter!
CLAIRE, avec un accent de vérité.
Monsieur, je vous jure que je ne mens pas. C'était une semaine après mon entrée... un dimanche... Je me souviens... J'étais toute seule dans ma salle... un interne m'appelle et me dit de le suivre... Je ne savais pas, moi... j'obéis... Il m'emmène dans le pavillon là-bas...
(Elle montre la gauch«.) BERNARD
A l'électricité?
CLAIRE
Oui... il me fait asseoir, défait mon bandage et regarde ma plaie; il y touche un peu brutalement, et comme ça me faisait très mal et que je voulais l'empêcher, il m'endort...
BËRNAKD
Pourquoi t'es-tu laissé faire?
CLAIRE
Il ne m'a pas demandé mon avis. Et puis, on m'avait dit que c'était l'usage dans le service.
BERNARD, «près avoir lancé un nouveau regard à Roland.
Continue...
GLAIRE
Quand je me suis réveillée, je me suis sentie toute chose... j'avais le bras lourd... lourd... J'ai essayé de le lever .. je n'ai pas pu... J'étais eiîrayée... mais lui, il avait l'air encore plus effrayé que moi... Il m'a pris le bras, l'a secoué, me disant que je le faisais exprès, que je jouais la comédie... puis, au bout d'une heure, n'obtenant aucun résultat... il m'a ordonné de retourner dans ma salle, de ne rien dire, m'assurant que ce n'était rien... que ça passerait tout seul...
(Elle retombe assise sur le tebouret.) BERNARD
Et après?
CLAIRE
En rentrant dans ma salle, j'ai senti une violente douleur à ma tête... j'y ai porté la main... j'ai senti quelque chose de dur qui était comme enfoncé dans le cerveau... Je l'ai arraché... V-ila ce qu'il y avait...
(Elle tend une petite pointe qui éiait épinglée à son corsage. Roland la prend, l'examine, tressaille, puis la passe à Bernard.)
ROLAND, stupéfait.
Une pointe pour électriser!
BERNARD, à mi-voix, examinant la pointe.
Comment! Il aurait électrisé le cerveau de celte malheureuse?
ROLAND, bas, à Bernard.
Mais ce serait un crime!
BERNARD, qui pose lYpingle sur la table, puis revient & Claire.
Alors depuis... ton bras?...
(Il la fait lever.) CLAIRE
Voyez, monsieur. . . il ne guérit pas ! ... Au contraire. . . Je sens qu'il se paralyse de plus en plus... et depuis deux jours, voilà ma jambe qui se prend... Je me demande ce que je vais devenir!... C'est pour ça que j'ai voulu vous consulter, monsieur, parce qu'on dit que vous êtes très bon.
BERNARD
Voyons, il ne faut pas te désoler... 11 en est de la paralysie comme de tes attaques... ça va... ça vient... tu dois bien le savoir toi-même et être rés^ignée à souffrir.
(Il retrousse la manche de Claire, met son bras à nu, et l'examine attentivement.)
CLAIRE
Souffrir!... Ah! oui... depuis toute petite je ne fais
UISË LEÇON A LA SALPETRIERE 45
:iue ça... ça été la misère... maintenant c'est la maladie... Au moins mes attaques m'empêchaient pas de travailler...
BERNARD, qui examine le bras, dos au public, à Roland.
Donnez-moi un percuteur...
GLAIHE, continuant.
...je suis couturière de mon état... quand je sentais ^ue ça allait me prendre, je rentrais chez nous... personne à l'alelier ne se doutait de rien... (Roland passe
e percuteur qu'il a été prenlro sur l'étagère.) Mais maintenant,
avec ce bras... et justement le bras droit... que voulez-vous que je devienne? J'ai dix-huit ans... j'ai besoin de gagner ma vie... Voyons, monsieur le docteur, vous ne pouvez pourtant pas me laisser là comme une infirme...
BERNARD, après avoir donné sur le coude et la main de Claire des petits coups de percuteur.
Voyons, mon enfant, calme-loi. (ii rond le percuteur à
Uoland et essaie de plier le bras de Claire.) Tu ne peUX pluS du
ioutle bouger... même en faisant un grand eflort... Kssaie...
(Elle essaie, mais en vain, les larmes aux yeux, la figure douloureusement contractée.)
CLAIRE
Non, je vous assure que je ne peux pas... non... je ne peux pas...
(Bernard, après avoir rabattu la manche de Claire, fait quelques pas, tire machinalement une cigarette de sa poche, l'air très soucieux, inquiet.)
ivi 'llii-AÏUK J)'Ei>OUVA.NTE
« LAIRE, qni a lu sur le visage de Bernard ce qui se passe en lui.
Alors dites, monsieur le docteur, c'est fini ?... H n'y a plus rien à faire?... Me voilà infirme pour le restant de mes jours?
BERNARD, s'arrètant, gêné.
Mais... ma pauvre petite... je ne sais pas, moi...
GLAIRE, le fixant, les yeux dans les yeux.
Si, si, VOUS savez... il faut me dire la vérité... tou'e j la vérité... Je veux la savoir... j'ai le droit de la savoir...
BERNARD, do plus en plus gêné, se dérobant.
Encore une fois, je ne peux pas te répondre...
CLAIRE, continuant.
... A la maison, j'ai ma mèrp qiâ esl âgée, malade... et deux petites sœurs dont liîné i six ans... C'est moi qui gagnais de quoi les nnuMir. It puis, je devais me marier bientôt avec un brave garçon... on aurait travaillé tous les deux... Il voudra plus de moi... C'est fini... je suis plus bonne à rien, qu'à crever la misère et la faim... C'est pas juste...
(Elle sanglote.) BERNARD, très ému*
Voyons, ne pleure pas comme ça!... (Prenant une résalution.) Écoute, mon enfant... tu vas tout de suite rédiger une plainte... tu me la remettras... Je ferai faire une enquête.
GLAIRE
Ohl... à quoi bon?
BERNARD
Nous parviendrons peut-être à savoir quel est le misérable...
CLAIRE
Et puis après?
BERNARD
On le chassera d'ici...
CLAIRE, farouch*.
Ça me rendra- t-il mon bras?
BERNAHD
Tu réclameras une indemnité... il est responsable de ton accident...
CLAIRE
Je n'ai pas d'argent pour faire un procès..
BERNARD
Tu obtiendras l'assistance judiciaire.
CLAIRE
Pas sûr... et ça durera dos années 1
BERNARD
Je te promets de m'en occuperl
CLAIRE
El puis, y avait pas de ti moins... On me croira pas... Je suis hystérique... Oii diiix que je mens...
i8 THÉÂTRE DÉPOUVANTE
BRRNARD
Le tribunal te fera examiner par des médecins...
CLAIRE
Les médecins sont comme les loups... ils ne se mangent pas entre eux. Quand il y en a un qui commet une faute, les autres étouffent l'affaire...
BERNARD et ROLAND.
Ohl... voyons...
CLAIRE, sombre, baissant la tête. ï|
Non... voyez-vous... il y a longtemps que j'ai mon idée... je la rumine la nuit quand je souffre... seulement je voulais être sûre... maintenant...
(Elle se dirige lentement vers la porte de gauche et l'ouvre.) BERNARD, qui se méprend sur ses intentions.
Âh! çà, pas de bêtises, hein ?... Tu vas rester tranquille... on guérit de tout, sauf de la mort...
CLAIRE, en s'en allant.
Oui... il y a des miracles... je n'y crois pas...
BERNARD, essayant de la retenir,
Écoute, tu es une brave fille... je veux absolument ^ faire «juelque chose pour toi...
CLAIRE, avec un accent indéfinissable, en sortant.
Je vous remercie bien, monsieur le docteur, mais
UNE LEÇON A LA SALrÉTRIÈRE 49
V)us ne pouvez plus rien pour moi maintenais'... rien... rien...
(Elle sort, en referuiant la porte derrière elle.)