L'HOMME QUI FAIT PEUR
l'Ierait une infirmité; — on attend qu'il tire de sa poche une tabatière à miniature et vous offre une prise de tabac d'Espagne. Il s'assied commodément, mais il ignore le sans-façon. Sa voix est pleine, juste, timbrée, discrète; il dit posément des choses gaies, ironiques et fines ; il est très sensé avec un air de se moquer du monde ; il ne parle pas politique; il ne fume pas; un cigare sur ses lèvres, ferait l'effet d'une pompe à feii sur le toit de Bagatelle.
Sa profession, car il en exerce une, s'accorde à sa figure. Il siège en un palais, décoré au grand siècle, sous des plafonds à caissons, entre des panneaux de bois à moulures dorées, de van I. des vitrines oii s'alignent les dos, en maroquin, de volumes précieusement reliés. Il les manie avec délectation, de ses mains potelées, et même, sans trop se faire prier, surtout si l'on lui parle poliment, il les confie aux curieux, voire aux oisifs, tout en les surveillant de l'œil, méfiant qu'il est des braconniers. On se représente tout naturelleinO'if sou nom et ses titres : « M. l'abbé de L..., l'un des bibliothécaires du Roy », au bas de quelque gravure galante dont Fragonard lui aurait fait la dédicace.
Hé bien ! vous vous tromperiez. Ces dehors courtois cachent une âme de vampire. Cet aimable bibliophile ne se plaît qu'aux fanlasmcigories et mystifications atroces. 11 flirte comme lo sor:.eni à sonnettes avec les colombes. Ce n'est point un
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désert qu'il tend ses pièges et fascine ses victimes; €'est en plein Paris qu'il les lui faut, sortant du cabaret, en automobile, parées, décolletées, diamantées, éLincelantes de lumière électrique, assises sur des fauteuils de satin, dans une salle bonbonnière, qui est à l'Académie nationale de musique ce que la « petite maison » de Lauzun était à l'hôtel du grave Sully. Or, elles viennent là pour frissonner, en toute élégance, et il est l'homme qui dispense les délices de la peur.
De tout temps les hommes ont été hantés de la peur, et le seul moyen qu'ils aient trouvé de s'en distraire fut de se faire représenter, sur le théâtre, les objets de leur effroi. L'antiquité eut peur des dieux, le moyen âge eut peur des diables, la Renaissance eut peur du poison, le grand siècle en eut plus peur encore ; la Révolution, qui fit faire, comme on sait, le grand pas à Vidée, mit la Terreur à l'ordre du jour et la guillotine à portée de tout le monde, sur les places publiques. Le romantisme eut les oubliettes, les cercueils, les Quasimodo, les Triboulet di dormes, V Homme qui rit, le Dernier jour d'un condamné. Le mélodrame eut les bagnes, les bouges, les hôpitaux, les bébés mai'tyrs. Dumns père fit peur avec les rois,