XIV L'HOMME QUI FAIT PEUR
savoir, sans avoir le temps même de sonner au docteur !
Et les surprises horrifiques de la vie la mieux réglée, des carrières de tout repos ! Vous êtes entré dans la plus recherchée de toutes, la « carrière » par excellence ; vous possédez le titre de ministre plénipotentiaire, un titre enveloppant comme une robe de chambre, ample et ouaté ainsi qu'une pelisse de voyage. Vous résidez en un pays fraîchement décoré de diplomatie, un pays où le progrès est tout neuf, débarqué de la veille, portant les meilleures marques, pourvu de toutes les garanties : les missions religieuses y ont été remplacées par les missions pacifistes Vous faites disposer un tennis où s'ébattent vos filles. Un coup de canon part on ne sait où, la guerre commence on ne sait pourquoi, on interroge la demoiselle du téléphone, elle ne répond pas, et déjà, sur votre mur apparaissent les têtes hideuses des sauvages arrivés par le rapide — et vous n'avez que le temps de décrocher votre revolver si vous voulez soustraire vos enfants à la dernière torture.
Quf^l cauchemar! et qu'il est amusant d'en cp.iuuver les affres! Que Célimène, intellectuelle ( I nnirasthénique, est aise de murmurer : « J'ai
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lout fait pou?' avoir peur, et je n'ai pas pu ! » Que Bradainanfe est flattée de dire : « Je l'avoue, j'ai eu peur coiume tout le monde! »
Tels sont les divertissements du théâtre d'épouvante. La peur s'y enfonce dans les petites cervelles en émoi, avec le chatouillement exquis d'un trépan opéré par un chirurgien à la mode. Et songez, cela se passe à deux pas du boulevard ; on est arrivé dans la nuit striée de pluie, la belle nuit du printemps de l'année ; on est descendu sur le tapis du petit théâtre illuminé ; on a salué dans le vestibule ses amis de tous les jours. Puis, à peine assise, le supplice désiré commence ; et l'on a peur de tout, peur de rester, peur de partir, peur (le paraître avoir peur, peur de n'en avoir pas l'air, ce (]ui serait « disqualifier » ses nerfs ; peur de ne pouvoir pus rentrer chez soi, peur de s'y trouver seule. Toutes les ivresses du détraquement!...
A moins que... l'on ne prenne au sérieux ni la pièce, ni les acteurs, ni le théâtre, ni la science même dont il s'inspire, et que tout cela ne finisse comme la fable de La Fontaine, Le Mari, la Femme et le Voleur :
La pauvre femme eut si grand peur Qu elle chercha quehjue assurance Entre les bras de son époux...
Je ne veux pas diminuer le génie de mon jeune ami André de Lorde — je l'ai nommé — ni
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calomnier ses intentions, mais je crois bien qu'au fond ce dénouement-là pourrait bien être, pour un fin gourmet comme lui, nourri des bonnes lettres, la pensée de derrière la tête et le ragoût le plus délicat.
Albert Sorel,
de rAcadémie français*.