XVIII AVANT-PROPOS
Ce goût particulier est si vif à notre époque que la peur a son théâtre, ses acteurs, ses auteurs. 11 a tout ensemble ses partisans et ses détracteurs, et si je crois savoir les qualités nouvelles de simplicité, de rapidité et d'originalité que possède ce genre, je sais aussi quels reproches on lui peut adresser: comme, par exemple, la trop grande importance accordée au fait, à la situation, au détriment de la peinture des caractères ou du développement des idées.
J'ai eu la môme ambition que Poë, avec cette difféience, toutefois, que j'ai souhaité que l'atlrait de la terreur poussât et retînt au théâtre le plus grand nombre possible de spectateurs.
J'écris des pièces horribles, et je suis jovial : du moins on le dit. Les humoristes qui se plaisent à raconter des histoires drôles sont à l'ordinaire tristes et l'on s'en étonne. On voudrait qu'ils fussent, dans la vie quotidienne, de joyeux garçons, toujours riants, toujours farceurs. De même l'on s'étonne que les auteurs d'histoires tristes puissent être d'un caractère folâtre. Il paraît qu'à me rencontrer pour la première fois on resse-nt une assez vive surprise de ne pas trouver un homme ténébreux, morose, sinistre. Je suis, en effet, d'un naturel plutôt gai.
Et cela paraît surprenant quand on songe aux influences diverses qui, dans mes plus jeunes années, ont déterminé ma carrière dramatique très spéciale.
AVANT-PROPOS xix
Un vieux soldat auquel on demandait quelle avait été sa plus grande peur répondit : « Une seule, qui me poursuit encore. Je touche à mes soixante-dix ans; j'ai regardé la mort en face je ne sais combien de fois; je n'ai perdu courage dans aucun danger; mais quand je passe devant une petite église à l'ombre d'une forêt, ou près d'une chapelle déserte dans une montagne, je me souviens toujours d'un oratoire abandonné de mon village, et je suis effrayé : je regarde autour de moi comme si je devais découvrir le cadavre d'un homme assassiné que j'y ai vu quand j'étais enfant, et avec lequel une vieille servante menaçait de m'enfermer pour me punir. »
Je suis comme ce vieux soldat; mon éducation première a cultivé en moi tous les germes de la peur.
Tout enfant, j'étais préoccupé et attiré par les choses effrayantes. Mon père était médecin et j'avais la curiosité irrésistible desavoir ce qui se passait dans son cabinet de consultation : j'y rôdais, on m'en chassait; je revenais et j'écoulais à la porte. Mon père voulait détruire en moi toute cause de peur, il m'emmenait constater avec lui les décès. Je n'entrais pas dans la chambre mortuaire, je restais dans la chambre voisine, mais j'entendais des pleurs, des femmes passaient vêtues de noir et j'apercevais la petite flamme immobile des bougies qui brillaient près du lit du mort, et ce mort que je devinais étendu, la face