‹ Théâtre d'epouvanteChapitre 9 sur 84 · XX AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

XX AVANT-PROPOS

terreuse, les yeux clos, m'époii van lait bien plus que si je l'avais vu. Quand ma grand'mèie mourut, mon père m'obligea à la veiller et à lui l'aire sa dernière toilette. J'étais un gamin. Il voulait ainsi me convaincre qu'on ne doit craindre ni la douleur ni la mort. Ce fut le contraire tout justement qui arriva. Depuis ce temps déjà si lointain, je n'ai jamais cessé d'être obsédé par la mort ; l'idée de la mort me hante. Mon enfance a connu tous les deuils et tous les chagrins; j'ai vu mourir presque tous ceux que j'aimais; je pénétrais continuellement dans des maisons où la mort «'était glissée ; je peux dire, moi aussi, comme le mineur de Courrières : n Je sentirai le cadavre toute ma vie. » Et ce n'est pas seulement l'idée de la mort brutale qui me hante, mais l'idée des morts les plus horribles.

Il y a deux écoles, ou, si l'on veut, deux méthodes pour donner au public d'un théâtre cette peur qu'il y vient chercher. La première, la plus simple, consiste à montrer directement le fait qui doit épouvanter. On en trouve un exemple saisissant 460 ans environ avant Jésus- Christ, dans Les Euménides d'Eschyle. Dès le début de la pièce, on entrevoit dans l'obscurité du temple, dont les portes sont ouvertes, les formes vagues des terribles déesses. Et, soudain, elles se précipitent sur la scène. « A leur apparition, écrit M. Patin, le mouvement de terreur fût si violent dans l'assemblée que des femmes

AVANT-PROPOS xxi

avortèrent et que des enfants moururent. » Moins loin de nous, on peut citer dans Le Roi Lear la scène où l'on crève les yeux de Glocester.

Que Ton se rappelle V Obsession^ où est étudié le cas d'un homme obsédé par l'idée de tuer. Je n'ai pas hésité, à la fin du second acte, à montrer cet homme se précipitant dans la chambre où couche son petit garçon et l'étranglant.

Dans La Dernière Torture^ un soldat, couvert de sang et de poussière, vient tomber sur le devant du théâtre ; les Chinois lui ont scié les poings, et il montre à ses compatriotes, réfugiés au consulat de France, ses deux moignons sanglants.

Dans Le Système du docteur Goudron et du professeur Plume ^ on assiste à une crise de folie déterminée chez les fous par l'orage : les fous empoignent un visiteur et veulent lui crever les yeux; et, tout à la fin de l'acte, les gardiens amènent sur la scène le cadavre du directeur de l'établissement, cadavre mutilé, déchiqueté, la face toute tailladée par des coups de rasoir.

L'autre méthode ne montre pas directement le fait, elle l'annonce, le fait prévoir, le fait attendre. Elle est plus adroite pour cette raison que ce qu'on ne voit pas, ce qu'on suppose et imagine est, le plus souvent, bien plus impressionnant que ce qu'on voit. Au reste, la réalisation sur le théâtre d'un meurtre, d'un supplice, d'une mort, etc., etc., est toujours trop défectueuse

Page 1