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nesque et d’ailleurs les qualités de force lui conviennent mieux que la grâce et la délicatesse. Antoinette est une délicieuse exception. Celle-ci, il s’est plu à la pousser au premier plan, à en faire l’héroïne véritable : c’est qu’en elle s’incarne l’idée maîtresse de la pièce et qu’à ses yeux, plus qu’une jeune femme attendrissante, elle est la personnification même de l’honneur bourgeois.
E. Augier a cette conviction rassurante que les enfants ont d’abord les qualités de leur famille et quelques autres en plus — que d’une génération à l’autre les sentiments et les esprits s’affinent — que le progrès et l’ascension des classes procèdent par étapes (ai-je besoin de vous rappeler ici la théorie chère à M. P. Bourget) — et qu’il faut avoir confiance en la force du temps.
Les problèmes sociaux résolus par la jeunesse et l’amour : beau sujet de peinture allégorique pour un palais législatif. Je ne sais si les politiciens et les sociologues professionnels se déclareraient satisfaits de cette solution. Mais un public de théâtre, quand arrive le dernier acte, s’en accommode fort bien.
Ainsi la famille est une réalité vivante, le principe et la garantie de l’ordre social. Cette famille, cette bourgeoisie qui venait de se sentir menacée directement par la poussée de 48 et à qui l'empire apportait, au prix de quelques libertés, une sécurité provisoire, Augier s’est constitué son avocat, je dirais presque son apôtre.
Tout le préparait à cela, la nature de son talent, les souvenirs et les traditions de son enfance. Né à Valence en 1820, d’une famille de petite bourgeoisie provinciale ;
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étudiant en droit et clerc d’avoué jusqu’au moment où s’est emparé de lui le démon du théâtre, sa vie s’est déroulée paisiblement, sans orage, dans une atmosphère d’ordre, d’équilibre, de vertu moyenne, dans la quiétude d’un foyer bien établi. Ce sont des impressions très douces et que l’on n'oublie pas. E. Augier ne sera pas de ces écrivains audacieux et combatifs qui vont de l’avant au risque de semer des ruines autour d’eux.
Or ce précieux équilibre, des dangers perpétuels le menacent, quelques-uns d’autant plus graves qu’ils viennent de ce qui, justement, est son principe et son essence. Par définition, une société bourgeoise, celle dont M. Poirier et son ami Verdelet sont les types éminents, repose sur la puissance et le prestige de l’argent. C’est à la fois sa force et sa faiblesse ; c’est l’armature qui la soutient et c’est ce qui tend à la corrompre.
Par l’argent, de grandes choses sont possibles. Les énergies se tendent mais les cœurs se durcissent. Trop vite, chez les grands brasseurs d’affaires, tels qu’Augier, esprit simpliste, se plaît à les concevoir, la délicatesse des sentiments, les scrupules moraux apparaissent des faiblesses puériles. Le plaisir de la lutte les entraîne. Le succès justifie tout. Il n’est plus de vertu supérieure à la probité commerciale, — ni de morale au delà des articles du code civil. Je n’ai pas besoin de vous dire les noms de Vernouillet et Charrier dans les Effrontés, du père Roussel dans Ceinture dorée et de cet immortel M° Guérin.
E. Augier a tracé leur portrait avec une äpreté particulière. Il leur en veut de compromettre, par leur bassesse d’âme, la classe à laquelle ils appartiennent et,
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grands bourgeois eux-mêmes, de déshonorer la bourgeoisie. Pour lui, il n’admet pas que cette bourgeoisie puisse être moins susceptible que la noblesse ou plus accommodante en matière d'honneur. Il lui déplaît que les affaires soient trop souvent une lutte où règne la loi du plus fort, que la générosité ne soit pas l’âme du commerce et que l’argent qu’on gagne, d’autres le perdent, fatalement.
Il est curieux en tout cas de voir (quand arrive l’heure du dénouement et quand il importe de rétablir l’ordre compromis) avec quelle facilité ses enrichis renoncent à leur fortune mal acquise. S’ils hésitent encore, leurs fils sont là pour les encourager et au besoin pour les contraindre à restituer ce butin. Rappelez-vous la délicatesse de Caliste Roussel, l’intervention énergique d'Henri Charrier, celle du colonel Guérin... Celui-ci surtout est catégorique et péremptoire. Il ne veut rien garder de ce qu’il possède. Et comme son vieux renard de père risque une timide défense,
Mais colonel il me semble que vous le prenez de bien haut
— il a cette réplique de grande allure :
C’est que vous n'êtes pas habitué à me voir debout !
Applaudissements, bien entendu. Peut-être pourrait-il songer, remarque J. Lemaître, que celui qu’il écrase de tout son mépris est son père malgré tout, — que cette fortune, il en a joui — que, sans elle, qui sait. Il n’y songe pas une minute ; Augier pas plus que lui-même, et pour que la leçon soit plus frappante, il a eu soin de lui faire revêtir son grand uniforme (je cite les indications scéniques) « sa grande tenue de lieutenant-colonel
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E T D'AUJOUR D ’HUI ARS PR PRE CPE de la troupe de ligne, la croix de commandeur au cou, sur la poitrine les médailles d'Italie, de Crimée et du Mexique. »
Il faut toujours compter sur la déhcètée des enfants pour corriger l’âpreté ou l’avarice des pères, — comme en d’autres circonstances, ils en corrigent la vulgarité.
À côté des hommes d’argent, un autre danger redoutable pour la morale et la société bourgeoises : l’amour vénal et la courtisane. Celle-ci est en dehors de l’ordre établi, et elle en a conscience et il lui arrive d’en souffrir, quand elle a conservé, dans son existence aventureuse, quelque reste de générosité. Que n’ai-je suivi la voie commune, gémit dona Clorinde de l’Aventurière :
Ma jeunesse au soleil se fût épanouie ; Par un hymen fécond doucement réjouie, J’attendrais la vieillesse entre de beaux enfants.
Je ne vous dis pas que les vers soient de premier ordre, mais vous voyez le sentiment :
Je ressemble au marin fatigué de la mer,
Et, comme il porte envie à la tranquille joie Des rivages heureux que son vaisseau côtoie, Ainsi je porte envie au monde régulier...
. Le monde régulier, tout est là.
. Mais Emile Augier ne lui permettra jamais d’y trouver une place et de le corrompre peut-être de sa contagion. Il n’est pas de ceux qui prêchent l’indulgence ou qui se sentent émus des souffrances de la Dame aux Camélias. Sans hésiter il prend parti pour le père Duval.
Comme les Filles de marbre de Th. Barrière, le Mariage
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d’Olympe, joué le 17 juillet 1855, n’a pas d’autre objet que ‘de répondre aux défenseurs de Marguerite Gautier et de prendre le contre pied de la thèse de Dumas. Dès la première scène, on est fixé :
La turlutaine de notre temps, c’est la réhabilitation de la femme perdue. déchue comme on dit; nos poètes, nos romancier£, nos dramaturges remplissent les jeunes têtes d’idées fiévreuses de rédemption par l'amour, de virginité de l’âme et autres paradoxes de philosophie transcendante.. que ces demoiselles exploitent habilement pour devenir dames et grandes dames. — Je me moquerais bien du Code Pénal en pareille circonstance ! Si vos lois ont une lacune par où la honte puisse impunément s’introduire dans les maisons, s’il est permis à une fille perdue de voler l’honneur de toute une famille sur le dos d’un Jeune homme ivre, c’est le devoir du père, sinon son droit, d’arracher son nom au voleur, fût-il collé à sa peau comme la tunique de Nessus.
Pour conclure :
Vous n’admettez donc pas de Madeleines repenties. — Si fait, mais au désert seulement.
Je sais bien que celui qui parle ainsi c’est un vieux marquis entiché de sa noblesse. Mais c’est bien la pensée de l’auteur.
Je ne vous raconterai pas la pièce, une des plus médiocres qu’il ait écrites. Une seule chose est intéressante, l'espèce de colère qu’il a apportée à tracer le portrait de cette Olympe Taverny. Aucun rapport, non seulement avec la malheureuse Marguerite Gautier, mais avec cette baronne d’Ange que Dumas avait fait vivre trois mois plus tôt. Aucune élégance, même superficielle, aucune finesse d'esprit ou d’allure. Il a accumulé toutes les bas: sesses, toutes les vulgarités, tous les instincts les plus vils. — Rien ne peut la toucher, ni l’amour du jeune dadais qui lui a donné son nom, ni l’hvaneur et la dignité de
cette famille où elle est entrée par surprise, ni la confiance que lui témoigne une innocente jeune fille. Arrivée à son but, elle n’a qu’une pensée, le regret de ses débauches anciennes, la nostalgie de la boue. — Et la voici encore affublée d’une mère inénarrable, sorte de concierge en rupture de cordon, énorme commère joviale, suant l'alcool et le vice. Et Augier nous présente tout ce joli monde en liberté. Si bien que cette pièce de tendances ultrabourgeoises ferait songer par instants à ces pièces du Théâtre Libre qui, trente ans plus tard s’appliqueront précisément à horrifier les bourgeois.
En présence de ces monstres, il ne reste aux honnêtes gens qu’un parti à prendre : le coup de pistolet du dénouement. C’est seulement en 1873, près de vingt ans plus tard, au temps de la Femme de Claude que Dumas prononcera sa fämeuse condamnation : « Tue-là ! » Dans son zèle à défendre la société et la famille, le bon et pacifique bourgeois E. Augier n’a pas attendu si longtemps.
: Il est plus rigoureux encore dans les Lionnes pauvres de 1858 et cela se conçoit : ce qui est ici menacé ce n’est plus une grande famille, c’est un humble foyer de petite bourgeoisie et cela l’intéresse bien davantage. D’autre part, le marquis de Puygiron peut se défendre des entreprises d’une Olympe Taverny. Mais le pauvre M. Pommeau !.…
Ce pauvre diable timide, embarrassé de lui-même, sans élégance, sans énergie (sauf pour le travail), dont l’horizon s'arrête aux dossiers de son étude — et qui a commis la folie d’épouser une jeune femme, légère, insouciante,
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THÉ ATRE D’'HIER RS EI ME ES sans cœur, aimant le luxe et le plaisir, ayant de cervelle ou conscience à peu près autant qu’un oiseau des îles. Vous voyez l’inévitable. L'histoire est banale et je ne m'en plains pas car c’est par là qu’elle est humaine : l’aveuglement obstiné du mari, fait de naïveté et de confiance, les soupçons longtemps écartés qui se précisent, cette atroce vérité qui s’impose et alors ce sursaut de violence où il y a de tout (révolte de l’honnête homme trahi, désespoir d’un amour profond) et l’effondrement total. Certes tout cela est émouvant et ne manque pas de grandeur.
Mais l’auteur n’est-il pas passé à côté du sujet véritable et l'intérêt ne serait-il pas de montrer comment, par quelle série de dégradations, Séraphine est tombée de la légèreté et de la coquetterie à l’adultère, de l’adultère à l’amour vénal ?
N’est-il pas, je ne dis pas injuste au point de vue moral, mais maladroït au point de vue dramatique de nous la présenter ainsi, du 1” au 5° acte, au dernier degré de l’avilissement et de l’inconscience — et de sacrifier toute psychologie, quand l’étude psychologique devrait être au premier plan.
Flaubert, un an plus tôt, avait nuancé autrement le personnage de M”*° Bovary, une assez proche parente, après tout, de Séraphine, et, lui qui n’était pourtant pas sentimental, il ne s’était pas cru obligé d’écarter de son œuvre toute lueur de sympathie ou de pitié...
Mais Augier n’a qu’une préoccupation. Au fond ni ‘ Pommeau, ni Séraphine ne l’intéressent par eux-mêmes. Il s’agit avant tout de venger la famille outragée. Une
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