‹ Theatre D'hier et D'Aujourd'huiChapitre 14 sur 81 · THÉ A TRE D °’ HIER SEE EE EE EE SE EE · texte numérisé non relu

THÉ A TRE D °’ HIER SEE EE EE EE SE EE

bourse, tout cela porte atteinte à l’ordre social et au crédit public. Il ne voit guère autre chose. — Et si la bourgeoisie régnante en entend de dures, n’est-ce pas qu’elle se refuse à remplir le rôle qui devrait être le sien, qu’elle déserte son parti, qu’elle abandonne, avec Maréchal et ses semblables, ce qui est cher à.E. Augier, je veux dire la tradition libérale de 89 pour servir, par ambition personnelle, ce qu’il appelle les forces de réaction ?

L'optimisme le plus bourgeois continue d’ailleurs, comme par le passé, à présider aux dénouements, le bohême Giboyer se relevant de ses faiblesses par une délicatesse de sentiment paternel assez inattendue et les partis politiques en présence arrivant à une apaisante concentration par le mariage de Fernande, héritière des grands bourgeois de droite, et de ce noble Maximilien, descendu des hauteurs de l’extrême-gauche où son père sème le vent et la tempête. Toujours et malgré tout : les jeux de la politique, de la jeunesse et de l’amour. A la longue, cela finit par avoir quelque monotonie.

Vous voyez avec quelle fermeté il se tient sur le terrain qu’il a choisi et vous voyez aussi quelles réserves seraient légitimes.

La morale de ce très honnête homme manque de générosité et d’élan. Très stricte contre ce qui menace les intérêts matériels de la famille ou l’ordre établi, elle serait plus accommodante pour tout le reste ou du moins elle s’en soucie peu. C’est une morale utilitaire, une morale de conservation sociale — je n’ose pas dire une morale de gendarme ou de garde champêtre.

Peut-être aussi (et l’on en a l’impression surtout dans

ces deux comédies politiques) lui manque:t-il une certaine ouverture d’esprit. Fidèle à ses traditions de famille, il est resté un peu le libéral à la manière de 1840, nourri dans l’admiration des philosophes du XVIIF siècle. Ses opinions sur les Jésuites, sur le péril noir viennent en droite ligne d’E. Sue et du Juif errant ; par moments, elles viennent même de M. Homais.. D'ailleurs il ne redoute pas moins les socialistes, les journalistes, les artistes indépendants et débraillés, toutes les bêtes noires de la bourgeoisie, les sceptiques plus que les autres. Bon patriote, cocardier, anticlérical, les chansons de Béranger le ravissent ; elles sont restées pour lui un des chefs-d’œuvre du Iyrisme français. Mais tout cela est un peu la rançon de ses précieuses qualités.

La guerre de 1870 et surtout la Commune furent pour E. Augier un coup très rude. Jean de Thommeray (1873) exprima noblement ses angoisses patriotiques, mais il y avait plus que cela. Dans un monde nouveau et tout frémissant encore, il ne retrouvait plus ces principes d’ordre dont il s’était fait le défenseur. Bouleversée jusque dans ses principes essentiels, la société cherchait péniblement son équilibre. Tout paraissait à reconstruire. Et dans ce tumulte, les luttes de partis étaient plus ardentes que jamais.

De là sans doute cette lassitude et cette sorte de découragement qui s’emparent de lui. Les années de production intense et joyeuse sont finies. De longs intervalles de silence séparent ses pièces nouvelles. Trois ans après Jean de Thommeray, Madame Caverlet en

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THÉATRE D’HIER cn

1876 ; — en 1878 les Fourchambault puis la retraite définitive. Je ne dis pas l’oubli, car sa gloire demeure intacte et se maintiendra. Mais il entre déjà glorieusement dans le passé.

Le théâtre désormais a d’autres besoins. Il n’est pas resté à l’abri de cette fièvre universelle ; cet art d’équilibre et de raison ne suffit plus. Ce que réclame le publie, ce sont ou des banalités qui l’amusent ou des pièces qui répondent à ses inquiétudes. E. Augier voudrait lui donner l’un et l’autre ; mais il n’y réussit pas aisément.

Il a bien un exemple sous les yeux. Longtemps discutées, les pièces audacieuses de Dumas s’imposent maintenant. Le Français qui pour la première fois a daigné l’accueillir en 1874, avec une reprise du Demi-Monde, annexe peu à peu à son répertoire ses comédies les plus retentissantes d’autrefois et réclame jalousement toutes ses œuvres nouvelles : l’Etrangère (76), la Princesse de Bagdad (81), en attendant Denise (85) et Francillon (87).

Dans les dernières tentatives qu’il a risquées (je veux dire Madame Caverlet ou les Fourchambault), Augier semble subir l’influence de son brillant rival ; il s’engage à son tour dans cette voie ; il se risque à soutenir, dans le cadre d’une action romanesque, des thèses s0ciales, — mais avec quelle prudence encore, quelle inquiétude de dépasser la mesure, quel esprit de conciliation, « O Dieu ! s’écrie un de ses personnages (le jeune Henri Merson) où est le droit, où est le devoir, où est la vérité ? » Et à ces questions redoutables, l’auteur ne prétend pas apporter des solutions catégoriques. .

Tandis que Dumas bataille avec l’ardeur que vous

ET D'’'AUJOURD’HUI

savez et met son plaisir à soulever l’imdignation, les idées qu’E. Augier porte sur le théâtre semblent avoir peur d’elles-mêmes et des conséquences qu’il entrevoit. Il ne pose une thèse qu’avec le désir d’en affaiblir la portée : ses audaces s'arrêtent en chemin, ses réquisitoires tournent en plaidoiries. Il écrit Madame Caverlet pour se faire le champion du divorce, et il en montre surtout les dangers. Il porte à la scène le fils naturel, mais ce bâtard loin de crier ses colères comme, dix ans plus tôt, celui de Dumas, loin de se dresser en révolté contre son père, ne réclame que le droit de le sauver et tout finit par une embrassade générale. — Si bien que l’on a cette impression étrange que ces pièces, où il travaille avec plus d’aisance que jamais la matière dramatique, ou sa technique est le plus sûre et le plus habile, sont celles en même temps où sa pensée est le plus hésitante.

Ainsi s’accuse la dualité qui est le grand défaut de cette formule théâtrale attachée à combiner deux éléments contraires : une étude austère de mœurs, de milieux ou de caractères d’une part, de l’autre une petite histoire romanesque qui nous conduise par des chemins fleuris à un dénouement conjugal.

Ceci, c’est l’héritage de Scribe et, je vous le disais en débutant, Augier, pas plus que Dumas, n’a eu le courage de s’en dégager. Il a toujours eu le culte de la pièce bien faite, il excelle à manœuvrer une intrigue suivant les formules éprouvées ; il connaît toutes les recettes du métier. Il sait à merveille poser une situation et l’exploiter, préparer ses effets, faire rebondir l’action d’acte en acte, filer une scène, trouver au moment précis

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