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le mot décisif, — enlever un dénouement, piquer la curiosité du public par l’imprévu et satisfaire en même temps son goût pour la logique, le romanesque et la clarté. On peut trouver qu’il perd parfois son temps à toutes ces architectures et qu’il attache trop de prix à des effets de théâtre. Mais il serait tout à fait injuste de le juger sur ce qui n’est que l'extérieur et le cadre de son œuvre. Par dessous ces habiletés vulgaires, son art est simple et droit. Toute une époque revit dans ses comédies loyalement construites. et surtout il a créé de la vie. N'oublions pas que nous lui devons quelques figures qui, par la vigueur du trait et la sobriété du coloris, par leur puissance de réalité et leur vérité générale, évoquent les plus glorieux souvenirs de notre tradition française.
M. Poirier, le bourgeois parvenu qui, avec moins de verve bouffonne mais plus de vérité directe, fait renaître, parmi nous l’immortel M. Jourdain.
Giboyer le bohème cynique, prêt à toutes les besognes, déshonoré mais non sans quelque honneur à sa manière, dévoyé, mais ayant conscience de sa déchéance, l’héritier de ces polémistes du XVIII siècle contre lesquels Voltaire a bataillé (et n’est-il pas un peu Voltaire luimême ?) — Giboyer en qui revivent à la fois la gaîté des Scapin, la fantaisie de ce neveu de Rameau à qui Diderot a tant donné de lui-même, et la verve satirique de Figaro — d’un Figaro qui, pour se rapprocher de nous, aurait laissé au magasin des accessoires sa petite veste, sa résille et sa guitare.
M° Guérin, petit-fils de Turcaret, proche parent aussi des manieurs d'argent de la Comédie humaine, ce petit
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E T D’'AUJOUR D ’HUI ES Ge ee Tnt Aus | NU vieillard chafouin et sournois, aux yeux gris et durs, au crâne chauve, à la parole brève. Un air de bourgeois tranquille, avec ses favoris grisonnants, admiré et redouté de sa femme et de ses voisins, inattaquable aux yeux de la loi qu’il a toujours observée (« Je la tourne, donc je la respecte »). Et au-dessous, quelle âme de boue, buveur, débauché, rapace, redoutable avec les siens et avec les autres — prudhommesque et effrayant.
Ces personnages — et quelques autres encore — tranchent en vigueur sur la grisaille des souvenirs que nous laisse, dans son ensemble, ce théâtre bourgeois. Ils vivent d’une vie qui leur est propre. Ils vivent en dehors de l’œuvre qu’ils ont animée de leur présence et leur vérité profonde n’est pas touchée ou compromise par ses faiblesses. Peu importe que cette œuvre soit chargée de conventions ou empêtrée d’un romanesque puéril. Ils se sont détachés d’elle, et de l’auteur ; ils ne vieillissent pas avec elle ; ils continueraient à vivre, même si elle avait quitté la scène pour n’y plus remonter.
Créer des personnages de ce caractère, de cette solidité, c’est le don des plus grands. Je ne voudrais pas me risquer à des comparaisons écrasantes et lui jeter à mon tour le pavé de l’ours. Mais enfin il faut bien le dire. Si nous pensons à quelqu'un devant ces types d'humanité, ce n’est certes plus à Scribe, c’est à Balzac — et je ne connaiïs pas de plus bel éloge.
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Le Théâtre d’A. Dumas
Du théâtre d’E. Augier se détachent quelques figures d’un relief assez vigoureux pour se projeter individuellement en pleine lumière, d’une vérité cependant assez générale pour qu’on ait aussitôt l’impression de les reconnaître.
Rien de pareil dans le répertoire d’A. Dumas fils et je préfère vous signaler tout de suite les lacunes de ce puissant talent, d’autant qu’elles aussi attestent son originalité. Ce n’est pas que, dans la foule des personnages qu’il a mis en scène, on ne rencontre quelques noms qui aient surnagé. Certains sont restés populaires et sont passés dans le langage commun, avec une signification précise, mais sans que nous attachions à eux des physionomies très particulières et marquées. — La baronne d’Ange, M. Alphonse jouissent, si l’on peut dire, de quelque célébrité ; mais ils évoquent des catégories sociales, peu recommandables d’ailleurs, plutôt que des individus.
D’autres sont plus inconsistants. Je ne parle pas des fantoches qu’Alexandre Dumas dans ses mauvais jours (le
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jour de l’Etrangère par exemple) est capable de réunir dans une seule pièce et qui sont dignes du mélodrame le plus banal : le viveur au cœur sec, l’aventurière qui bouleverse les familles (celle-ci nous l’avions rencontrée chez Augier et nous nous serions passés de la revoir), l'américain loyal, catégorique, affairé et le jeune ingénieur ardent et grave qui peut à volonté devenir explorateur en disponibilité, officier de marine ou maître de forges. L’essentiel est qu’il soit brun, d’une élégance s0bre d'homme sérieux, qu’il ait l’œil profond, la voix sombre et veloutée. Ici, nous sommes sur le grand chemin qui vient d’'E. Scribe et qui conduit à G. Ohnet. Et cela est négligeable.
Mais même les meilleures pièces de Dumas laissent psychologiquement, une impression d’artificiel. Les héroïsmes qu’il met en scène ont toujours quelque chose de tendu, et de volontaire. Il ne se préoccupe pas, comme les classiques, de maintenir le contact avec l'humanité.
Vous connaissez, dans M. Alphonse, la pénible situation où se trouve le commandant Montaiglin et la découverte qu’il fait dans son ménage : sa femme, de vingt ans plus jeune, s’est laissé séduire, avant le mariage, par un aventurier, une enfant est née que l’on ne peut abandonner à tous les hasards. Certes l’indulgence, le pardon est très explicable ; dramatiquement, on peut lé faire accepter du public. Mais encore faudrait-il qu’on eût l’impression d’une lutte, qu’on sentît un déchirement, une angoisse, un commencement de révolte aussitôt étouffée. Ce serait humain, mais ce serait trop peu pour la grandeur d’âme que Dumas prête à Montaiglin ; l’auteur lui refuse
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toute faiblesse. Il n’a que le droit d’absoudre... et de parler. Il use du premier et abuse du second.
Voici le point culminant de la scène. Raymonde vient de se trahir par un de ces accents qui ne trompent pas.
MONTAIGLIN.
Raymonde ! C’est ta fille.
RAYMONDE, se jette dans les bras de Montaiglin avec un cri d’aveu, de repentir et\de confiance.
Ah !
MONTAIGLIN La tient dans ses bras. Après un silence, et une grande lutte intérieure.
C’est bien, nous la garderons.
Cette grande lutte intérieure c’est ce qui nous intéresse, c’est tout le sujet. Mais Dumas préfère s’en remettre à notre imagination :
RAYMONDE, se reculant, le regardant avec admiration et joignant les mains.
Qu'est-ce que tu dis là, si simplement ? Nous la gardons ! tu le veux bien ? Tu me pardonnes ?
MONTAIGLIN.
Je n’ai pas à te pardonner ; je ne t'ai rien derhandé ; tu ne m'as pas menti. Tu aurais peut-être mieux fait, dans l’intérêt de l’enfant, de me dire la vérité plus tôt, voilà tout.
Que pensez-vous de cette subtilité de dalsskique;f De ce peut-être. dans l’intérêt de l'enfant ?.… Devant cette magnanimité, Raymonde est prise de vertige :
RAYMONDE
C’est vrai; mais comment prévoir qu'il y aura dans le monde un
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homme assez généreux pour comprendre et pardonner tout de suite. J'étais mère et j'ai voulu rester mère. Oui, j'aurais dû tout te dire lorsque Dieu m’a mise sur ton chemin ; je te dirai tout, tu verras ce que tu dois faire.
MONTAIGLIN Je sais tout ce que je dois savoir.
RAYMONDE
Tu n’exiges pas que je me confesse, que je rougisse et que je m'humilie ?
MONTAIGLIN A quoi bon ?
RAYMONDE Tu me méprises ?
MONTAIGLIN
Je te plains ! Créature de Dieu. Etre vivant et pensant qui as failli, qui as souffert, qui te repens, qui aimes et qui implores, où veux-tu que je prenne le droit de te punir ? ,
RAYMONDE
Ah ! tu es trop noble, tu me dépasses trop ! Je ne comprends plus, mais je t’admire, je te bénis et je t’aime.
Nous aussi, nous sommes disposés à l’admirer et à le bénir, si cela peut lui être agréable ; mais nous ne comprenons pas beaucoup plus que Raymonde ce stoïcisme paisible et cette surhumaine ou inhumaine humanité.
La vérité, c’est que Dumas est incapable de s’abstraire de son théâtre, de conduire un sujet du dehors (objectivement, comme l’on dit), de se détacher de ses personnages pour les laisser évoluer suivant la logique du caractère qu’il leur a donné. Peut-on dire même qu’il leur donne un caractère ? Il se contente de leur tracer un emploi, une ligne dont ils ne s’écarteront pas.
A. 1 Gr
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Il s’installe au centre de son intrigue et c’est lui qui règle les mouvements. Il décide, il commente, il explique
— et tout cela est la preuve d’une personnalité vigou- reuse, d’une passion émouvante pour les idées, mais dramatiquement c’est un danger. Nous sommes en présence de pantins — admirables — mais dont nous voyons les ficelles entre ses doigts.
De là, la tranquillité imperturbable de ses héros. — Pas plus que Montaiglin n’a conscience que sa générosité nous dépasse trop pour nous émouvoir, Olivier de Jalin du Demi-Monde et de Ryons dans l’Ami des femmes ne sentent ce qu’il y a chez eux d’indiscrétion, de brutalité — je ne veux pas dire de goujaterie. Psychologue par son emploi, de Ryons n’aura pas le moindre scrupule de délicatesse à violer les secrets de Jane de Simerose, à lui imposer son autorité. Il la sauvera malgré elle puisqu'il est chargé de la sauver : C’est un terreneuve qui aurait la dent dure. — Justicier par la volonté de l’auteur, Olivier ne se demande pas davantage s’il a vraiment le droit de déclarer à la baronne d’Ange dont il fut l’amant cette guerre sans merci et de dévoiler un secret qui n'appartient pas à lui seul. Tous deux suivent le plan qui leur fut tracé. Ils opèrent en chirurgiens indifférents à la douleur, inaccessibles à la pitié.
Et voici enfin la théorie des personnages à qui l’auteur confie non plus d’agir mais de parler en son nom : car il ne suffit pas à Dumas que ses idées personnelles soient traduites en de longues préfaces, admirables d’ailleurs de verve et d'éclat, il faut qu’elles débordent sur le drame lui-même, qu’elles en suivent toutes les péripéties, qu’un