‹ Theatre D'hier et D'Aujourd'huiChapitre 16 sur 81 · ARE · texte numérisé non relu

ARE

THÉ AT RE D ’'HIE R

EE

personnage spécial soit chargé d’en débiter les morceaux. __Les raisonneurs (ou les confidents) sont dans notre théâtre un emploi traditionnel, mais jamais ils n'avaient tenu tant de place. Il en est de tout âge, de tout milieu, de toute profession, — de très jeunes pimpants et légers, de très vieux pleins de gravité et de sagesse souriante, des gens du monde, des philosophes, des économistes, des docteurs(de l’âme et du corps) et cela fait beaucoup de paroles — point méprisables, car c’est Dumas qui dicte leurs propos, mais un peu encombrantes tout de même et qui nous obligent trop à penser à lui.

C’est là la grande réserve qui s’impose. Il me tarde d’arriver à ses mérites qui sont de premier plan.

Psychologue médiocre peut-être, Dumas est en revanche un observateur singulièrement avisé et pénétrant. Les sujets d’observation d’ailleurs ne lui ont pas manqué — et dans tous les milieux — si bien que son expérience est riche de souvenirs. Quand E. Augier nous conduit hors de la famille bourgeoise de ses rêves, dans des milieux plus équivoques, il semble le premier étonné et scandalisé de ses découvertes — ce qui témoigne d’une ingénuité fort respectable. C’est un homme qui rapporte, de régions à peu près inconnues, quelques souvenirs de voyage.

Ces régions, A. Dumas a toutes les raisons de les connaître, il y a vécu. Sa jeunesse ne s’est pas écoulée

dans une paisible demeure provinciale toute parfumée de traditions et de vertus.

E T D’'AUJOURD ’'HUI

Le père Dumas avait eu ce fils inattendu, en 1824, d’une petite ouvrière en couture, Catherine Lebaye, âgée de 30 ans (lui-même en avait 22), bonne fille sans instruction remplacée bientôt par des favorites plus reluisantes. Comme c'était le meilleur des hommes, il accueillit joyeusement cet héritier, mais comme il était dépourvu de toute qualité domestique, il ne songea guère à s’en occuper : il valait peut-être mieux qu’il en fût ainsi.

L'enfant fut confié d’abord à un assez singulier personnage, Prosper Parfait Goubaux, professeur et amateur de théâtre, plus ou moins maître de pensions, traducteur des Philippiques et fabricant de mélodrames, collaborateur de Dumas pour Richard d’Arlington (1831). De là, il passa au collège Bourbon où il acheva ses études sans que personne les surveillât de près.

A-t-il vraiment souffert de cette situation irrégulière, et faut-il chercher des souvenirs de sa jeunesse dans le drame du Fils naturel ? Je ne le pense pas. Cette amertume n’est pas la sienne (son père d’ailleurs l’avait reconnu de bonne heure (1831) et il suffit de parcourir la préface de la pièce. ;

Il y passe en revue toute la carrière du géant dont il est

le fils :

Alors commença ce travail cyclopéen qui dure depuis quarante années. Tragédie, drame, histoire, romans, voyages, comédies, tu as tout rejeté dans le moule de ton cerveau et tu as peuplé le monde de la fiction de créations nouvelles. Tu as fait craquer le journal, le livre, le théâtre, trop étroits pour tes puissantes épaules ; tu as alimenté la France, l’Europe, l'Amérique >; tu as enrichi les libraires, les traducteurs, les plagiaires ; tu as essoufflé les imprimeurs, fourbu les copistes, et, dévoré du besoin de produire, tu n’as peut-être pas toujours assez

NPTA, ee

THÉATRE D’'HIER a

éprouvé le métal dont tu te servais et tu as pris et jeté dans la fournaise, quelquefois au hasard, tout ce qui t'est tombé sous la main. Le feu intelligent a fait le partage. Ce qui venait de toi s'est coulé en bronze, ce qui venait d’ailleurs s’est évanoui en fumée. Quelquefois, tu posais ton lourd marteau sur ta large enclume. Tu t’asseyais sur le seuil de ta grotte resplendissante, les manches retroussées, la poitrine à l'air, le visage souriant ; tu t’essuyais le front ; tu regardais les calmes étoiles en respirant la fraîcheur de la nuit, ou bien tu te lançais sur la première route venue, tu t’évadais comme un prisonnier ; tu parcourais l’océan, tu gravissais le Caucase, tu escaladais l’Etna, toujours quelque chose de colossal, et, les poumons remplis à nouveau, tu rentrais dans ta caverne. Ta grande silhouette se détachait en noir sur le foyer rouge, et la foule battait des mains ; car, au fond, elle aime la fécondité dans le travail, la grâce dans la force, la simplicité dans le génie et tu as la fécondité, la simplicité, la grâce et la générosité, que j'oubliais, qui t’a fait millionnaire pour les autres et pauvre pour toi. Puis, un jour, il y a eu distraction, indifférence, ingratitude de la part de cette foule attentive et dominée jusqu’alors. Elle se portait autre part, elle voulait voir autre chose. Tu lui avais trop donné. C'était nous qui étions venus ! nous les enfants, nous les petits, qui avions poussé pendant ce temps-là et qui faisions le contraire de ce que vous aviez fait, vous les grands. Voilà tout. Tu es devenu « Dumas père > pour les respectueux, «€ le père Dumas» pour les insolents, et, au milieu de toute sorte de clameurs, tu as pu entendre parfois cette phrase : « Décidément, son fils a plus de talent que lui!»

Comme tu as dû rire !

Eh bien, non ; tu as été fier, tu as été heureux, semblable au premier père venu ; tu n’as demandé qu’à croire, tu as cru peut-être ce qu’on disait ! Cher grand homme, naïf et bon! qui m’aurais donné ta gloire comme tu me donnais ton argent quand j'étais jeune et paresseux, je suis bien heureux d’avoir enfin l’occasion de m'’incliner publiquement

devant toi, de te rendre hommage en plein soleil et de t’embrasser comme je t'aime, en face de l’avenir.

Si vous voulez, c’est un morceau de théâtre, mais d’une belle allure tout de même.

Si l’on veut avoir le ton des relations qui les unissent, ce n’est pas dans le Fils naturel, c’est dans le Père prodigue qu’on le trouverait. Or vous savez avec quelle tendresse émue et souriante André de la Rivonnière parle du grand enfant dont il est le fils, incapable de se

sr ÉD

E T D'AUJOURD ’HUI

conduire, mais si séduisant et affectueux. La pièce d’ailleurs est une des plus aimables qu’il ait écrites, les deux premiers actes au moins ; il est fâcheux que le romanesque prenne ensuite le dessus avec cette histoire de jalousie et de duel. On se bat trop en duel dans les dénouements de Dumas : c’est un moyen si commode d’évincer les personnages encombrants ou inutiles.

Au sortir du collège, son père le prit avec lui. C’était, vous l’avez vu, le meilleur des amis, mais c'était aussi une fréquentation déplorable. Habitué à ne jamais se contraindre, trop franc pour rien dissimuler, il fit de cet enfant le compagnon de toutes les heures (et il en était de joyeuses), le confident de tous ses écarts de conduite, un camarade de plaisir. Les mémoires du grand amuseur sont, à cet égard, pleins de confidences qui, de tout autre, seraient scandaleuses et qui témoignent d’une inconscience ahurissante : vous m’excuserez de ne pas m'y arrêter.

De cette éducation singulière viennent certains traits de sa physionomie. Elevé dans la bohême des ateliers, des coulisses et des petits journaux, Dumas fils en a gardé les allures dégagées et fringantes, la franchise agressive, l'amour de la réclame et du scandale. — Mais, par une conséquence plus inattendue, ces habitudes de désordre ont provoqué chez lui une manière de réaction et ont éveillé dans son esprit le goût du sérieux et de l’effort…. C’est ainsi que l’on devient moraliste par les mauvaises fréquentations. Seulement, on reste un moraliste un peu inquiétant.

TO

Jusqu'à l’âge d'homme, il n’a guère connu que des femmes faciles. Il n’est pas surprenant que dans son théâtre une grande place leur soit réservée. La Dame aux Camélias déjà, le plus romanesque et romantique de ses drames, s’ouvre sur un premier acte d’un réalisme puissant et pris sur le vif. « Tout s’est passé dans la réalité, nous avertit une note, comme on le voit sur la scène ». — L'existence de Marguerite Gautier, le milieu où elle brûle les dernières années qui lui restent à vivre, les habitudes qu’elle a contractées, tout cela nous apparaît en pleine lumière, dans un brouhaha de plaisanteries vulgaires, de chansons, de rires, de répliques entrechoquées, — et par instants, à quelque détail saisissant, on entrevoit le drame qui se prépare.

A. Dumas, qui se substitue si volontiers aux personnages essentiels de son théâtre, laisse vivre les comparses de leur propre vie. Tout un monde, ou un demi-monde, ou un quart de monde qui s’offre à nos regards, coloré, cynique, corrompu. Une galerie de portraits et de silhouettes qui, d’œuvre en œuvre, s’enrichit. Il y a là toutes les variétés du genre.

Auprès de Marguerite, faisant autour d’elle une cour assez crapuleuse, la joyeuse Olympe affublée de son inénarrable Saint-Gaudens ; — la charmante Nichette, si gentiment amoureuse ; — Prudence, la fille d’âge mür, rapace et fielleuse, réduite à vivre du luxe de ses camarades plus fortunées et que l’on verra bientôt marchande à la toilette, concierge d’une maison meublée, ouvreuse dans un petit théâtre.

Sur un plan supérieur, l’entretenue de haute volée et

E T D'AUJOURD'HUI

la femme du monde déchue, Suzanne d’Ange et Valentine de Santis ; — l’impayable trio Leverdet des Targettes ; des aïigrefins et des imbéciles ; et la plus poussée de toutes, Albertine de la Borde dans le Père prodigue, la courtisane sérieuse, avisée, bourgeoise, économe qui tient ses comptes galants comme un petit rentier surveille son portefeuille, dresse ses bilans, promène dans son sac à main sa poudre, son bâton de rouge et l’Information financière... La cigale élevée à l’école des fourmis.

Co Æ %

Cette expérience, évidemment, a laissé Dumas assez sceptique en matière d'amour. Il n’a rien de l’optimisme d’Augier et ses inquiétudes sont d’un ordre différent. Il ne s’attendrit pas sur les joies paisibles du foyer, sur les délices de l’amour conjugal et sur les bienfaits de l’ordre bourgeois. Pour lui les questions se posent sur un terrain plus large, le terrain de la morale — et de la morale absolue. Il ne s’agit plus seulement de la famille bourgeoise et des dangers actuels qui la menacent. Ce qui le préoccupe c’est, vu de plus haut, dans toute sa généralité, le problème de l’amour.

Il y a là, pour lui, une véritable hantise. Et ici, encore, ce qui l’intéresse ce n’est pas la vie courante avec ses accidents coutumiers, — ce sont les cas rares, exceptionnels, ceux qui font apparaître à la surface nos instincts les plus secrets et comme le tréfonds de nousmêmes. Son imagination, dans l’ordre du sentiment et

Ti LE

THÉ AT RE D °’HIE R ET EE

de la pensée, cherche ce qui amusait son père dans l’ordre des faits, l’illogique et l’inattendu. Il se plaît à poser les conditions les plus difficiles, pour avoir le plaisir de les résoudre.

Il aime les âmes violentes ou tourmentées (hors de la réalité, qu'importe), — et comme ce de Ryons, cet ami des femmes à qui il a prêté tant de lui-même, il se plaît à forcer leurs confidences, à arracher leurs aveux, à aller à la découverte, à démonter les mécanismes les plus compliqués de la vie sentimentale pour s’en rendre maître et en jouer à son gré. Dilettantisme et générosité à la fois, mais générosité cruelle souvent et toujours sans faiblesse.

Rappelez-vous dans l’Ami des Femmes, l'étrange aventure de Jane de Symerose, qui a fui son mari, épouvantée, le jour du mariage et qui, depuis lors, se trouve jetée sans appui parmi tous les dangers, pure mais inquiète, nerveuse, à la merci du premier aventurier... Et je choisis à dessein dans son répertoire une créature irréprochable ; mais quelles inconséquences, quelles légèretés et combien il faudrait peu de chose pour qu’elle se perdit !

Plus cruelle encore cette Visite de Noces qui souleva par son amertume tant de protestations indignées. Vous connaissez le sujet de ce petit acte riche de sens. Gaston de Cygneroy a été l'amant de Madame de Morancé ; il a rompu avec elle pour se marier et, docile au code de la politesse mondaine, il vient lui présenter sa femme. De ce qu'a souffert sa maîtresse aucun souci. Elle l’aimait sincère et passionnée, elle avait mis en lui toute sa vie

E T D ’'’'AUJOURD’'HUI TO PE 0 EURO NE LPC ODA NET €7 LEE PET GO D ne + Ce re es]

N'est-ce pas l’éternelle aventure ? Ce passé n’est plus qu’un souvenir flatteur à son amour-propre. Il parade, il est brillant et spirituel. Mais qu’un ami, psychologue dileittante, comme Dumas lui-même, lui laisse entendre que, loin d’être une victime, Madame de Morancé n’a jamais été qu’une méprisable aventurière dont il fut longtemps le jouet et la dupe, — qu’elle-même (par vengeance, pour salir volontairement ce passé dont il s’est dégagé si aisément), accepte de jouer ce rôle odieux... Je ne dis pas que ce soit vraisemblable, — mais qu’il l’a croie disposée aux plus vulgaires consolations, le dégoût, loin de l’éloigner, l’attire vers elle et le voici prêt à une trahison encore par amour-propre blessé, par curiosité malsaine, par désir de ne pas avoir été le vaincu, par le mystérieux attrait du vice. Quelques répliques sont restées célèbres : « Je m’ennuyais, c’est ainsi que cela a commencé ; il m’a ennuyé, c’est ainsi que cela a fini ». Et surtout cette conclusion du philosophe de la pièce : « Ainsi, ça finit par la haïne de la femme et par le mépris de l’homme. A quoi bon alors ! ».

Quelque vingt ans plus tard les auteurs du Théâtre libre s’appliqueront à trouver des formules non moins amères et des sujets plus audacieux... et cela deviendra une mode assez naïve. Il me semble qu’il y a ici quelque ‘hose de plus profond.

Habitué aux sucreries des auteurs à succès, le public de 1871 ne pouvait qu'être secoué par cette franchise et cette vigueur implacable. Le bon Francisque Sarcey, malgré son admiration pour les qualités dramatiques de l’auteur, a traduit cette stupeur et même cette révolte :

Page 1