THÉ AT RE D HIER SEE IE EE TE ER ES
Après le drame historique et par une transition facile, sans changer de méthcde, ce sera le drame moderne, le mélodrame pur. On peut exploiter ainsi tous les milieux, toutes les aventures toutes les extravagances : Des amours frénétiques, des héroïsmes surhumains, des conspirations (à Byzance, à Rome en 1799 ou dans la Russie des czars peu importe) des scènes de torture (Theodora, La Tosca), des palais, des églises, des catacombes, des forteresses, des tombeaux, des amphithéâtres, avec rugissements de lions, une galerie de monstres, après une galerie de pantins... Et ces aventures atroces vous laisseront encore l’impression de vaudevilles, de vaudevilles retournés et passés au noir.
Aux environs de 1840, un genre particulier avait été à la mode sur les théâtres populaires du boulevard (Ambigu ou Gaîté) : le mélodrame-vaudeville. Les deux mots ne sont pas contradictoires. Ce qui fait le vaudeville, ce n’est pas la gaîté d’une intrigue ou le grossissement bouffon des personnages (car le vaudeville deviendrait la farce et il n’y aurait rien à y redire) ; ce qui fait le vaudeville, au mauvais sens du mot, c’est l’importance attribuée aux moyens mécaniques (qu’il s’agisse d’émouvoir ou d’amuser), c’est cette idée que l’art dramatique est fait de recettes, que le théâtre n’a pas besoin de vérité ou qu’il y a une vérité spéciale à son usage. Cette étiquette de mélodrame-vaudeville convien- : drait admirablement à ce répertoire si abondant des dernières années de Sardou.
Parfois dans ce fouillis de pièces tombant les unes sur les autres et que l’on arrive à ne plus distinguer, une
E T D '’'AUJOURD’'HUI
réussite particulièrement heureuse : cette Madame Sans-
Gêne de 1893. Vous connaissez son prodigieux succès
qui n’est pas pour nous surprendre. Elle donne si mer-
veilleusement l’illusion de la vie ou du mouvement. Elle
évoque avec tant de verve et un tel souci de détails
une des époques les plus agitées, les plus pittoresques
de notre histoire. Le décor, les costumes chamarrés, les
tableaux populaires, les scènes de cour et les scènes de
famille impériale... rien n’y manque : rien n’y manque
pour le plaisir des yeux. Rappelez-vous la boutique de
Catherine, la vieille rue Sainte-Anne avec coups de canon, chants patriotiques à la cantonnade, toute l’agitation d’un quartier populaire dans ce Paris de 1792 — le
château de Compiègne et la verve triviale et joyeuse
de la Maréchale Lefèvre — la querelle de Napoléon et
de ses sœurs, avec ces rappels de la langue originelle,
savoureux dans la solennité de ce. décor — puis la scène mélodramatique (enfantine mais saisissante ‘tout de
même) de l’arrestation de Neipperg.
Et les maréchaux et les courtisans et l’impératrice Marie-Louise et le mameluck Roustan et la figure coupante, le sang-froid de Fouché. C’est une pièce d’érudit, d’imagier, d’antiquaire, de collectionneur de bibelots : une galerie d’estampes choisies et mises en lumière par le connaisseur le plus expert. Et pourtant, si nous y regardons de près, n’est-ce pas un de ces vaudevilles historiques qui avaient valu tant de triomphes à Dejazet ou encore une de ces pseudo-comédies suivant la formule ancienne de Bertrand et Raton, du Verre d’eau, de Bataille de dames, d’Adrienne Lecouvreur.
On
THÉATRE D '’'HIilER EEE
La silhouette de Scribe qui se profile une fois de plus, Scribe son premier maître, son maître de toujours.
C’est lui le grand vainqueur de cette lutte. Tandis que Sardou le fait revivre, voilà que le critique le plus influent, le redoutable feuilletoniste du Temps, F. Sarcey s’évertue à codifier les principes de son art, — à se poser en théoricien de ce vaudeville honni de tant d’autres, — à se faire l’apologiste de ce métier dramatique dans ce qu’il a de plus vain et de plus conventionnel, — à soumettre à ce canon artistique toutes les œuvres qu’il a pour mission de juger, — à poursuivre, infatigablement, tout ce qui échappe à ses règles sacro-saintes. Et cet homme jouit sur la foule d’une autorité à peu près absolue. On comprend la colère des artistes.
Mais cette colère le ravit. Il s’applique à les scandaliser. « Il y a deux écrivains, dit-il, que tout homme de théâtre doit relire sans cesse et presque savoir par cœur : c'est Molière et c’est Scribe !.… » Savoir Scribe par cœur, grand Dieu! Qu'un esprit cultivé, et très ouvert, et de goût très sûr puisse écrire une chose pareille, c’est le plus bel exemple que je connaisse de déformation professionnelle. — Et le jour même où V. Sardou entre à l’Académie, il dit encore ceci qui n’est pas moins effrayant :
Le signe distinctif de l’homme né pour le théâtre, est de ne rien
voir, de ne rien entendre qui ne revête aussitôt pour lui la forme théài- À = à trale : le paysage qu’il admire, quel beau décor! cette conversation
charmante qu’il écoute, quel joli dialogue ! Cette jeune fille délicieuse qui passe, l’adorable ingénue ! Enfin ce malheur, ce crime, ce désastre qu’on lui raconte, quelle situation ! quelle scène ! quel drame !
Ce qui revient à dire qu’il y a deux choses : le théätre qui est tout, — et le monde qui est quelque chose en ce sens qu’il peut donner matière au théâtre, mais à la condition expresse de se subordonner à lui, de se présenter tel que le théâtre l’a décidé, de se stériliser en décors de toile peinte et en mannequins traditionnels.
Josué arrêtait le soleil. Ils sont quelques auteurs dramatiques qui ont arrêté la vie, qui l'ont fixée à jamais. — Une jeune fille ne pourra plus être ingénue sans avoir demandé à Scribe la formule de l’ingénue dramatique. —Un père étudiera dans le répertoire les attitudes et les paroles qui conviennent dans les diverses circonstances de son emploi : la gravité noble, l’attendrissement, la colère, la malédiction ; on lui dira comment sa barbe doit être taillée, quelle rondeur abdominale lui convient et comment doit être arrangée la couronne de ses cheveux blancs. — Il ne sera plus de coquette qui ne joue de l'éventail à la manière de Mille X., Célimène subventionnée — plus d’amoureux qui ne mette ses pouces dans l’entournure de son gilet, ne cambre les reins ou ne parle du nez à la façon de MM. Y. ou Z. éternels et définitifs jeunes premiers.
Vous voyez ce que j’entendais par le triomphe du vaudeville. Ingéniosité, activité, audace croissante de ses partisans, — abandon de ceux qui, les premiers, avaient