‹ Theatre D'hier et D'Aujourd'huiChapitre 38 sur 81 · E T D’'’'AUJOUR D ’'HUI CRE RS SR D EE PE CET PE RE EEE SENS · texte numérisé non relu

E T D’'’'AUJOUR D ’'HUI CRE RS SR D EE PE CET PE RE EEE SENS

tout accident, que tout cela repose sur la santé du père, très bien portant d’ailleurs, trop bien portant peut-être, vigoureux et sanguin. Dans la famille encore, fréquen- | tent certains personnages inquiétants, des gens d’af- | faires dont la délicatesse est douteuse. Mais dans l’in- | dustrie ou le commerce, peut-on éviter toujours des contacts de ce genre... Et après tout le père Vigneron | est de taille à se défendre, s’il en était besoin, de son | associé, de son notaire et de ses fournisseurs, En somme, | une famille très unie, très heureuse, toute à la joie et | aux préparatifs d’une soirée de contrat, car la fille la | plus jeune est sur le point de se marier. Ce premier acte est charmant d'intimité, de ess d’aisance, sans rien de théâtral. LT

[Or brusquement, en pleine paix, en plein béniétr. | un coup de tonnerre : le père Vigneron qui vient d’être, dans la rue, frappé d’une attaque d’apoplexie et que l’on rapporte agonisant. Et voici le drame engagé.

: Ce drame, ce ne sera pas, bien entendu, une histoire romanesque, une combinaison adroite d’évènements exceptionnels. H. Becque ne tient pas à nous faire ad-

mirer son ingéniosité. Il ne s’agit pas de nous offrir le plaisir de la surprise et de l’inattendu, de tenir notre ‘ curiosité haletante, mais de nous donner au contraire ‘l'impression d’une fatalité inéluctable. Ces malheureuses ne vont pas avoir affaire à un dramaturge qui cherche pour elles des complications raffinées, des tortures inédites ou scéniquement inexploitées encore. Elles auront affaire à la vie, qui est assez cruelle pour qu’on ne se ‘mette pas, pour elle, en frais d'invention. Et dans ce

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désastre, point surprenant, mais désormais logique, inévitable, elles vivront suivant leur caractère propre : il n’en faut pas davantage.

Le père disparu, c'en est fait, en quelques semaines, de ce bien être et de cette paix. Tout s’écroule en même temps, tout semble glisser et se fondre entre leurs doigts. Une fortune engagée toute entière dans une affaire qui donne de belles espérances et déjà des résultats, mais qui, tout de même, est en pleine crise de formation et de développement — qui exige des avances et des capitaux — qui a besoin d’un chef pour la conduire et de la confiance de tous ceux dont les intérêts s’y trouvent engagés. Et, du jour au lendemain, l’obligation de réaliser, de liquider sans retard et à tout prix ; les créanciers, les intéressés de toute sorte pressés de retirer leurs fonds ; les fournisseurs qui réclament, les droits de succession à payer, point d’argent liquide, la fabrique et les terrains vendus, dans quelles conditions ! et bien entendu, l’avidité de ces corbeaux que nous avons aperçus au premier acte, qui savent ces femmes sans défense et qui viennent à la curée. |

Personne pour prendre le gouvernail. La pauvre Madame Vigneron, anéantie par son malheur, incapable de comprendre, voyant brusquement s’envoler cette fortune qu’elle croyait assise à jamais, prise entre la douleur dé sa perte et des préoccupations qui n’ont jamais effleuré san esprit, ayant des révoltes naïves, des colères d'enfant et des crises d’abattement total. La plus jeune des filles abandonnée par son fiancé, la cadette qui se sent incapable de se résigner à une existence médiocre

et chez qui nous avons deviné déjà certaines tendances inquiétantes. Marie, l’aînée, peut essayer une défense ; elle nous est apparue dès le début énergique, droite, raisonnable, mais que faire contre tant d’ennemis mieux armés ?

D’acte en acte, l’étau se serre, impitoyable. Pour nous donner cette impression, Becque n’a pas eu besoin de charger son intrigue, ni de charger ses personnages. Les hommes d’affaires, les corbeaux que nous voyons ici ne sont pas des manieurs d'argent dessinés suivant les exigences de ce qu’on appelle l’optique théâtrale. Ce ne sont pas des monstres en dehors de l’humanité, des Gobseck, des Harpagon, des Mercadet ou des Guérin. A les voir, à les entendre, on n’a pas cette sorte de saisissement soudain, cette brusque révélation. Simplement des hommes durcis par la pratique des affaires, avides certes, empressés à user d’une occasion favorable, dépourvus de scrupules, mais restant après tout dans la, moyenne des malhonnèêtes gens. Ils n’ont pas de ces for-| mules à grand effet, de ces paroles d’un cynisme mons-| trueux. Ils ne tiennent pas à nous scandaliser ; ils par-| lent en gens d’affaires, en hommes sérieux et si nous | sentons, sous les paroles courantes, ce qu’il ÿ a en eux! de vil et d’abominable, c’est que l’auteur a su nous le! rendre visible, sans qu’eux-mêmes le remarquent et, moins encore, prennent plaisir à l’étaler.

Vous savez comment se produit le dénouement et d’où vient le salut, le salut à quel prix ! L’un de ces corbeaux, et pas le moins rapace, le vieux Teissier, ancien associé de Vigneron, n’a pas été insensible au charme de

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la jeune Marie et la pièce finit par un mariage qui ne ressemble guère aux mariages par quoi se terminaient les anciennes comédies romanesques. Ici encore nous serions sur les limites. de l’horreur et du mélodrame, si Becque forçait le ton. Il s’en est gardé.

Les sentiments qui attirent ce vieillard de plus de 60 ans vers cette jeune fille sont assez complexes. Bien entendu, il y a d’abord un élément de sensualité répugnante, que l’auteur a indiqué nettement, mais sans appuyer, comme l'aurait fait un romancier naturaliste. Teissier est séduit par la jeunesse de Marie, mais la sensualité n’est pas chez lui la passion dominante ; ce n’est pas le vieillard débauché et malpropre que nous présentera souvent le théâtre libre, le baron Hulot du notariat. Cette jeune fille, il l’a vue luttant courageusement contre le malheur, s’oubliant elle-même pour penser aux siens. Il en a été ému — dans la mesure où il peut l’être — mettons qu’il en a été surpris ; mais voilà une nuance de sympathie plus avouable. Et surtout, il a remarqué ses qualités précieuses : du sang froid, un esprit clair, une faculté d’adaptation. Il peut la sauver ; mais après tout, et sans compter l’agrément qu’il en attend, ce ne sera pas une affaire si mauvaise. Même pour un homme pratique, il n’est pas agréable de vieillir seul. Marie peut être la compagne des dernières années. Ce mariage, qui n’est pas un mariage de raïson, n’est pas un mariage de folie. Tout ce travail qui s’accomplit en lui, nous le sentons se faire par une série de nuances ; nous en avons la révélation en même temps que lui. |

Maïs ce qui nous intéresse ici, ce n’est pas lui ; c’est

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elle plutôt. Elle, réduite au sacrifice le plus cruel et le plus atroce. Et pourtant, elle ne songe guère à se poser en victime ou en héroïne. Vous entendez d’ici ses cris, si elle appartenait à un drame d’A. Dumas, et les cris de l’auteur et ses appels à la justice et à la pitié... \Ce serait du théâtre, du très beau théâtre peut-être. Mais dans la vie, ce sont les paroles les plus simples qui ont le plus d’accent, et l’éloquence véritable n’est pas dans les éclats de voix. Ce mariage, c’est le salut pour elle, pour ceux qui lui sont chers. Elle se résigne, et elle est déchirée de se résigner, et elle en rougit aussi, comme d’une résolution qui l'élève et l’avilit à la fois. Ecoutez-la parler à sa mère :\

Embrasse-moi et ne me dis rien. Ne m’ôte pas mon courage, je n’en ai pas plus qu’il ne m’en faut. M. Bourdon a raison, vois-tu, ce mariage, c’est le salut. Je suis honteuse, honteuse de le faire, et je serais coupable en ne le faisant pas. Est-ce possible que toi, ma bonne mère, à ton âge, tu recommences une vie de misère et de privations ? Oui, je le sais, tu es bien courageuse, mais Blanche, Blanche, la pauvre enfant, on ne peut plus lui demander du courage, à elle Et Judith ? Qui sait ce que peut devenir une jeune fille, la meilleure, la plus honnête, quand sa tête travaille et que le hasard ne lui fait pas peur ! Tiens, je suis soulagée d’un poids depuis que ce mariage est décidé. Il sera ce qu'il voudra, blämable, intéressé, bien douloureux aussi! mais je préfère encore un peu de honte et des chagrins que je connaîtrai à des inquiétudes de toutes sortes qui pourraient se terminer par un malheur, Essuie tes yeux, qu’on ne voie pas que nous avons pleuré.

Vous sentez quelle tristesse dans cette simplicité, quel héroïsme dans cette résignation.

Maintenant, le calme peut revenir. Un homme comme celui-là dans la place, les Corbeaux reprennent leur vol, la dernière tentative d’un filou qui a trop attendu, est

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repoussée brutalement et Teissier peut conclure, avec la fierté d’une âme tranquille par ce mot, admirable d’inconscience encore : « Vous êtes entourée de fripons, mon enfant, depuis la mort de votre père. Allons retrouver votre famille ».

Je vous demandaïs tout à l’heure : Est-ce une exposition ? Je vous dirai maintenant : est-ce un dénouement, au sens théâtral et vulgaire du mot et les spectateurs vont-ils, après un pareil mariage. se retirer l'esprit satisfait et leur curiosité repue ? Dans la vie, toute fin est un commencement et, par delà le drame qui s’achève, des horizons nouveaux se découvrent, chargés de nuages ou noyés de brouillards. Le sacrifice accompli, que sera cette vie, cette destinée que la jeune fille affronte avec plus de lassitude que d’espoir ? Pas le bonheur, à coup sûr. Peut-être pas le malheur non plus ; quelque chose de gris, de médiocre, de terne, ce qui subsiste quand les illusions et les rêves se sont envolés. Et l’on peut bien vivre de cela.

IT est certain qu’une pièce de cet ordre dépasse la portée d’un public habitué aux niaiseries ordinaires du théâtre. Cette vérité profonde lui paraît dure et brutale. Ce fut l’impression commune à la première représentation et chaque fois qu’on a tenté une reprise, les spectateurs, même avertis et disposés à l’admiration, ont ressenti le même malaise. La Parisienne jouée trois ans plus tard s’impose plus aisément. C’est d’abord qu’elle

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