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est plus gaie — quoique d’une gaieté singulièrement amère — et qu’elle traite d’un sujet qui a toujours soulevé chez nous le rire et les applaudissements. Il s’agit de l’adultère. Ai-je besoin d’ajouter que bien qu’il l’ait traitée, non pas en drame à la manière de Dumas, mais à la façon de Molière en comédie, la pièce échappe à toute banalité ? Rien des facéties d’un Paul de Koch.
On peut même dire que parmi les œuvres de cet ordre, elle marque une étape. Jusque là, trois personnages avaient suffi : le mari, la femme et l’amant. C'était l’éternel trio. Ici le trio devient un quatuor. Un nouveau personnage intervient ou plutôt un des personnages se dédouble : c’est l’amant. (Et je ne dis pas que moralement ce soit un progrès ; l’auteur ne le dit pas non plus).
Donc (Clotilde, petite bourgeoise, pleine d’ailleurs de préjugés, trompe son mari Dumesnil avec leur vieil
ami Lafont. Cela dure depuis tant d’années, dans des conditions si bien établies d’ordre, de discrétion et de tact, d’une façon si correcte et familiale, que cette irrégularité est devenue tout à fait régulière. Clotilde serait profondément blessée si on lui disait qu’elle a un amant; elle a deux maris comme avait deux femmes le bourgeois de Bruges dont M. Barrès a conté l’histoire.
Lafont d’ailleurs n’a rien d’un Antony ou d’un séducteur professionnel. C’est un homme calme et tranquille, soucieux de la morale et du qu’en dira-t-on, dépourvu de
‘toute espèce de fantaisie, un amant en robe de chambre et pantoufles brodées, ami sincère du mari qu’il voudrait seulement un peu plus jaloux de sa femme (de leur
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femme), un peu plus sévère. Et ce ménage à trois, fonctionne avec la régularité la plus paisible. Mais voici qu'entre ses deux maris, Clotilde éprouve un peu d’ennui. Le besoin d’aventure, que rien ne satisfait à son foyer, la coquetterie, quelque diable aussi la jette dans les bras d’un jeune bellâtre sans cervelle, mais élégant, bien mis, d’allure sportive.
Et le premier mari ayant pris une fois pour toutes le parti de vivre tranquille et de tout ignorer, c’est le second, c’est l’amant conjugal qui souffre toutes les angoisses de la jalousie, qui tient l’emploi du Sganarelle traditionnel. Il le tient à merveille, grognon, bougonnant, soupçonneux, partant à chaque instant pour revenir aussitôt, écoutant aux portes ou montant la garde dans la rue, jusqu’au moment où le jeune étourneau ayant de lui-même abandonné Clotilde, la vie du foyer pourra reprendre comme autrefois. Il n’y a pas autre chose. Aucune péripétie, aucune surprise, aucune rencontre inattendue, aucun de ces artifices qui chez un vaudevilliste, deviendraient toute la pièce.
Le comique de l’œuvre est d’abord dans ce déplacement de rôle, dans cette conception amusante de l’amant légitime, officiel et plus mari que le mari lui-même. Dès la première scène H. Becque nous a montré cela de la façon la plus simple et la plus ingénieuse. Sur le théâtre, un homme et une femme, lui grincheux, acariâtre, jaloux : « Madame, vous venez de cacher une lettre ; ouvrez ce tiroir ou donnez-moi cette clef ! ». Elle impertinente, hautaine et dédaigneuse. Il n’y a pas à s'y tromper, c’est une scène conjugale ; la scène de Jacque-
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Aine et de M° André dans le Chandelier, celle de Sganarelle ou de Boubouroche ; et la discussion continue, et il s’émeut après avoir menacé et il parle au nom de la morale et du devoir : « Pensez à moi, Clotilde, et pensez à vous. Dites-vous qu’une imprudence est bien vite commise et qu’elle ne se répare jamais. Ne vous laissez pas aller au goût des aventures. En me restant fidèle, vous restez digne et honorable ; le jour où vous me tromperiez.. ». Mais elle l’interrompt : « Prenez garde, voilà mon mari». Et le mari, joyeux comme il convient et cordial, fait son entrée.
Plus amusant encore, le rôle de Clotilde, ce mélange de légéreté dans la conduite et de gravité dans les propos (et même dans les sentiments, car elle ne cesse pas une minute d’aimer son mari ou du moins de songer à ses intérêts), ce souci de correction dans une situation qui vraiment n’est pas très correcte, cette persistance de l'esprit et des formules bourgeoises pour exprimer des idées d’une fantaisie ahurissante. Ses mots sont restés célèbres :
« J'ai rêvé, dit-elle, d’une existence où mes devoirs seraient remplis sans que mon cœur fût sacrifié. » — Et gravement à son amant : « Vous n’aimez pas mon mari. — Mais si, je vous assure. — Mais non, je vous le garantis, vous n’aimez pas Adolphe ! 5» — Et un jour qu’elle voit son mari découragé : « Allons, remets-toi et ne garde pas cette figure désolée. Qu'est-ce que tu deviendrais donc pour un malheur véritable ? Si tu me perdais, par exemple ! >» — Et enfin : « Vous êtes un libre-penseur ! Je crois que vous vous entendriez très bien avec une mai-
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tresse qui n’aurait pas de religion. Quelle horreur ! »
Je ne conteste pas la saveur de ces trouvailles, ni qu’elles contiennent sous leur amertume un fond de vérité, ni qu’elles soient du véritable, de l'excellent théâtre. Il ne me semble pas cependant, que, comme valeur générale et comme portée, il faille mettre cette comédie sur le même plan que les Corbeaux, ou que l’on puisse prendre à la lettre le titre que Becque a choisi. Clotilde est tout de même autre chose qu’une femme d’un modèle courant et l’on en trouve d’une autre espèce. (Becque le savait bien, qui avait dessiné la figure touchante et si simplement vraie dont je vous parlais tout à l’heure). Que Clotilde soit une Parisienne, c’est possible ; mais la Parisienne, c’est beaucoup dire, et nous avons trop souffert de généralisations de cette sorte.
Peut-être aussi, à se multiplier, ces mots de caractère, dont Molière usait avec plus de discrétion et de goût, risquent-ils de paraître aussi artificiels que les traits d'esprit dont A. Dumas assaisonnait ses dialogues. Le propre d’un personnage comique est l’inconscience, mais l’inconscience à un certain degré, finit par nous inspirer quelque scepticisme. Pour être inconscient comme l’est Clotilde, il faut le faire exprès et y mettre beaucoup d'application ; et dès lors l’effet obtenu n’est plus du tout celui que l’auteur avait espéré. C’est lui que l’on Fort reparaître dans ses personnages, lui qui prétendait 8 effacer avec tant de soin. De nouveau, et par une autre voie, on revient à l’ingéniosité, à l’esprit. Nous sentons le procédé, nous avons l’impression qu’avec un peu d’adresse et beaucoup d’entraînement nous pourrions trouver des formules analogues.