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Après la comédie vraie et simplement humaine des Corbeaux, nous voyons poindre à l’horizon la comédie rosse et le répertoire du Théâtre Libre.
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C’est celui-ci qui va recueillir la succession et continuer la lutte sur le même terrain. Quant à H. Becque, son œuvre est désormais accomplie. Les quatorze années qui lui restent à vivre vont être d’une tristesse profonde, presque misérables. La maladie, le sentiment de l’injustice du public et des critiques ; il vit à l’écart, dans son médiocre appartement de l’avenue de Villiers, aigri, féroce à l’égard de ses contemporains qu’il crible d’épigrammes, et l’on rit de cette cruauté sans comprendre ce qu'il y a là-dessous d'illusions flétries. La comédie à laquelle il travaille, ces Polichinelles si longtemps attendus et annoncés, il n’aura même pas la force de l’achever, et il mourra comme un vaincu, lui que toute une jeunesse salue comme le maître et l’annonciateur.
Il me reste à peine le temps de vous dire un mot du Théätre Libre. On a souvent conté — et M. Antoine luimême nous en a fait le récit dans un intéressant volume de mémoires — l’aventure étonnante de ce petit employé de la Compagnie du Gaz, de culture primaire, dénué de ressources, mais passionné de théâtre et d’une énergie à toute épreuve qui trouve le moyen, aux environs de 1887, de créer un théâtre, de recruter une troupe (une troupe de débutants comme lui, occupés tout le jour à de dures besognes), de s’imposer à l’atten-
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tion du public et de la presse, de découvrir, seul, tome une pléiade d’écrivains et de jeter le premier en pleine gloire tous ceux qui vont être pendant vingt ans les maîtres de notre art dramatique : Georges de Porto Riche, H. Céard, Jean Jullien, E. Fabre, L. Hennique, Brieux, Courteline, Fr. de Curel... Je ne les cite pas tous et je ne parle pas des étrangers qu'il a acclimatés sur notre scène, (en même temps que son camarade Lugné Poe), Ibsen, Bjornson, Ghérardt Hauptmann, Tolstoi et Tourguéneff.… |
Il ÿ a là un exemple unique. Il m’est impossible de suivre la série des représentations qui se donnèrent d’abord sur les hauteurs de Montmartre, Passage de l’Elysée Montmarire, dans une petite salle lamentable, à peine éclairée, où l’on accédait par une ruelle infecte et plus tard sur la scène des Menus Plaisirs, le futur Théâtre Antoine, du Boulevard de Strasbourg.
Les programmes semblaient établis d’une façon assez éclectique. Les poètes n’étaient pas exclus de parti-pris. On donna du Banville, du Rodolphe Darzens, du Catulle Mendès, du Jean Aicard, — Le Père Lebonnard, hélas ! (Il est vrai qu’il s’agissait de jouer un bon tour à la Comédie Française : l’excuse peut-être est insuffisante). Mais malgré ces concessions ou ces erreurs, on put aussitôt reconnaître quel était le dogme dramatique que ces jeunes gens voulaient propager, et que l’auteur de la Parisienne et des Corbeaux était leur Dieu véritable.
Cette exactitude, ce mépris de la convention, de l’artifice et des poncifs traditionnels, tous les principes pour
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lesquels H. Becque avait combattu, Antoine s’efforce de les appliquer à tout ce qui concerne le décor, la mise en scène et le jeu des acteurs. Sur ce terrain qui est le sien propre, il opère une révolution véritable et on le crible d’épigrammes, mais à l’avenir on ne pourra plus jouer comme on jouait avant lui. Les écrivains dont il représente les œuvres et qu’il choisit, se passionnent pour le même effort. Par leur sobriété vigoureuse, par une certaine rudesse loyale, par leur sujet même, les premières pièces de M. Emile Fabre, l’Argent, le Bien d'autrui, et plus tard les Ventres dorés, s’apparentent directement au chef-d'œuvre dont je vous parlais tout à l’heure. Ce que nous retrouvons dans la Sérénade de J. Jullien, dans les Résignés, d’H. Céard, dans la Prose, de G. Salandri, dans la Dupe, de G. Ancey, dans toutes ces âpres comédies qui sont restées le type de la pièce genre Théâtre Libre, c’est exactement la formule de la Parisienne ; aucune intrigue, aucun arrangement scènique, de simple tranches de vie directement portées sur le théâtre.
Même, les disciples, comme il arrive souvent, vont à cet égard beaucoup plus loin que leur maître n’est jamais allé, et leur négligence volontaire se fait provocante et passe les bornes. Car enfin, si la pièce bien faite suivant la méthode de Scribe, de Sarcey et de V. Sardou, est artificielle, la pièce mal faite ou la pièce qui n’est pas faite du tout peuvent ne l’être pas moins. Il est bon de se défier du métier, mais s’il suffisait de l’éliminer ou de l’ignorer pour s'élever au grand art, la chose serait facile. Pour n’être-pas visible en une charpente exté-
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rieure, la construction des Corbeaux n’en est pas moins solide et vigoureusement établie ; une action intérieure la soutient et la pièce se développe d’un rythme sûr et puissant. Cela, nous ne le retrouvons pas toujours chez ces jeunes gens.
Et il y a de l’excès encore dans cette recherche de toutes les laideurs morales, à laquelle ils se complaisent, dans cet étalage de monstres, d’êtres cyniques et inconscients. Ils ont la volonté bien nette de ne voir autour d’eux que des pantins ou des scélérats sans nuances. Mais ce pessimisme farouche n’est pas moins puéril et facile que l’optimisme d’autrefois. La charge d’atelier ne vaut pas mieux que la Berquinade. L’amertume des Corbeaux et de la Parisienne avait un autre accent que cette férocité ingénue. :
Il ne faut pas s’indigner pourtant ni s’effrayer de ces outrances. D’abord — nous le verrons bientôt — des talents de premier ordre et des noms singulièrement glorieux vont se détacher de cette équipe.
Mais les exagérations même de ceux qui resteront médiocres n’auront pas été inutiles. Pour imposer au public une conception d’art vraiment nouvelle, une certaine brutalité est efficace. Seuls les violents entraînent la foule ; l'équilibre plus tard se rétablit.
En somme, cette jeune garde rangée autour du maître a bien servi la cause de l’art. Ils ont relégué à leur place, hors de la littérature, le vaudeville traditionnel, la comédie romanesque et ses fadeurs niaises, le vulgaire mélodrame à combinaisons. Si l'influence de Becque va S imposer maintenant, si cette formule nouvelle va ap-
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porter un regain de vie à notre art dramatique et si la route est libre aux écrivains originaux, c’est à l’initiateur d’abord qu’il faut en reporter la gloire, mais c’est aussi, pour une part, à l’intransigeance, à l’ardeur belliqueuse, au ridicule même de ces disciples intempérants.
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