‹ Theatre D'hier et D'Aujourd'huiChapitre 52 sur 81 · DO · texte numérisé non relu

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ET D’'AUJOUR D ’'HUI DE EEE D RE PC PENSE RE DEEE TEE NET ERP

théâtres du boulevard ou sur la scène de la rue Richelieu, qu’un homme de ce tempérament, qu’une œuvre de ce caractère auraient eu chance de s’imposer au public. Il fallut, pour le tirer de l’ombre, un coup de hasard, l'intervention d’un bon génie. Ce bon génie était un homme violent, grincheux, mais d’une intelligence merveilleusement ouverte, d’une sincérité et d’une énergie à toute épreuve. Je vous ai déjà parlé de lui ; il s’appelait, il s’appelle encore André Antoine. nr

Les premières campagnes du Théâtre libre, coupées de batailles retentissantes, avaient tourné vers lui tous les espoirs, tous les rêves des jeunes auteurs dramatiques et les pièces nouvelles lui arrivaient en foule. Trop occupé durant l’année, 1l avait coutume de les lire pendant ses quelques semaines de vacances à Camaret, en Bretagne. |

En août 1891, il avait emporté là-bas un modeste paquet de 427 manuscrits. Dans ce fatras, trois pièces coup sur coup s’imposèrent à lui, d’une originalité saisissante, mais d’une originalité qui aurait fait reculer d’horreur tout autre directeur de théâtre. Au reste voici, dans ses Mémoires, son impression directe et spontanée, celle du premier moment :

30 juillet 1891. — L’affluence des manuscrits est telle que je n’en ai pas loin de cinq cents entassés dans ma petite chambre du fortin de Camaret. J’ai attaqué le tas, et hier soir, comme je travaillais assez avant dans la nuit, je suis tombé sur trois actes, l’Envers d’une sainte, d’un M. Charles Watterneau, qui m’ont donné un coup de fièvre et empêché de dormir le reste de la nuit. J’ai écrit à ce Monsieur pour lui dire mon

> Lara et que, bien entendu, sa pièce était retenue pour l’année proaine. |

2 août 1891. — J'ai décidément de la chance cette année. Voici un

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nouveau manuscrit, l'Amour brode, d’un M. de Weindel, qui me donne son adresse à Vienne (Autriche), une œuvre remarquable, une espèce de Jeu de l’amour et du hasard, mordant et tragique, annonçant un vrai auteur dramatique.

Camaret, 5 août 1891. — A l'instant où j’achevais une lettre pour lauteur de l'Amour brode, lui demandant s’il avait autre chose à me faire lire, il m'en arrive une de M. François de Curel, 83, rue de Grenelle, à Paris, ironique et joyeuse, qui m’annonce que, puisque je désire lire autre chose, j'ai en ce moment chez moi trois manuscrits de lui, signés de noms différents et que le troisième s’appelle La Figurante. J'ai justement lu cette pièce hier soir, et elle m’avait paru fort remarquable ; sans m'offusquer du stratagème, je lui réponds que, bien entendu, je jouerai l'hiver prochain, pour commencer, celle de ses trois œuvres qu’il choisira, mais qu’à mon avis, l’Envers d’une sainte me paraît la plus importante et la plus sûre pour des débuts éclatants au Théâtre-Libre.

Ces trois manuscrits signés de noms différents étaient l’œuvre du même auteur et cet auteur dont Antoine venait de découvrir le talent sous ses trois déguisements, au milieu de près de 500 pièces, était M. F. de Curel.

Cette œuvre qui débutait ainsi, voici bientôt 35 ans, elle s’est depuis magnifiquement déployée. Je voudrais aujourd’hui parler seulement de celles de ses œuvres qui sont avant tout des études d’âmes et qui s’apparentent ainsi à la comédie psychologique (ce sont d’ailleurs les premières en date). Elles nous conduiront d’une façon toute naturelle aux drames de sa grande maturité, ceux qui expriment sa philosophie hautaine et qui abordent les plus grands problèmes, sociaux ou humains.

Etude psychologique, l’Envers d’une sainte, qu'Antoine allait monter sans retard et jouer en Janvier 92, mais étude psychologique qui s’élève bien au-dessus des petites analyses ténues ou équivoques d’une banale histoire d’adultère. Un grand drame, profond et humain,

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sans rien de douteux, sans réalisme facile, ni appel au . . . Ci Q ? a public, ni cynisme d’atelier. Ce n’est pas à M. de Porto- Riche que l’on pense — et d’ailleurs Amoureuse est postérieure d’un an. Ce serait plutôt à Henry Becque, par le cadre de la pièce, mais par le cadre seulement. La pièce elle-même ne doit rien à personne.

Voici pour les trois actes l’unique décor :

Intérieur bourgeois de petite ville. Salon cossu, parquet ciré, rideaux empesés, mobilier banal. Ordre méticuleux. Carrés de guipure sur le dossier des meubles, tapis ronds en losanges de toutes couleurs de-

vant chaque fauteuil. Cave à liqueurs. Jeu de tric trac, album de photographies. Ni livres ni journaux. Sujet de pendule : Muse accordant sa

lyre.

Vous voyez l’impression voulue de banalité paisible. Ce salon correct et triste, cette vie renfermée, ces femmes en deuil, ce mort que les premières répliques vont évoquer et dont le souvenir est encore présent c’est un peu la mise en scène, c’est surtout l’atmosphère physique et morale des Corbeaux. Mais ici le drame ne va pas être déchaîné par la rapacité de quelques bêtes de proie ; il restera intérieur, psychologique. Il va jaillir des luttes, des emportements d’une âme violente, affolée de passions, passions religieuses et passions humaines tour à tour.

Au lever du rideau, Mme Veuve Renaudin, dont toute la vie n’est plus que pratiques et petites obligations religieuses, attend sa fille Julie qui rentre du couvent où elle a passé 18: ans. Dans son intimité vit une jeune femme Jeanne Laval, veuve de son neveu Henri, mort depuis quelques mois. Et voici la religieuse qui rentre

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dans la maison abandonnée depuis si longtemps. Rien que de banal dans leurs premières paroles ; déjà pourtant, à des mots épars, à des allusions aussitôt étouffées, à une certaine gêne, nous sentons le drame menaçant : l'attitude de Julie, cette violence qui se contient et que l'on devine, cette âpreté, ces souvenirs qui reviennent de si loin... Et tout se précise peu à peu.

Autrefois, elle avait rêvé autre chose que la vie d’austérité qui depuis fut la sienne. Autrefois elle avait aimé ce cousin aujourd’hui disparu. Des serments avaient été échangés entre eux ; mais le jeune homme, parti pour Paris, avait oublié là-bas ; il en était revenu marié à une autre, à cette Jeanne Laval qu’elle retrouve aujourd’hui. Devant cette trahison, Julie Renaudin, blessée au plus profond d’elle-même, dévorée par la jalousie, a été poussée jusqu’au crime. Au cours d’une promenade, simulant un accident, elle a heurté sa rivale sur le point d’être mère et l’a précipitée dans un ravin. Sauvée par miracle, celle-ci a pardonné, sans rien révéler, et Julie affolée de remords, de colère, d’amour encore, — pour expier son crime, pour qu'Henri n’en soupçonne rien et aussi parce qu'elle se sentait incapable d'assister à ce bonheur fait de son désastre, Julie est entrée au couvent.

Or voici qu’à peine revenue au foyer, ces ardeurs qu’elle croyait éteintes par les années et par la mort vont se réveiller de nouveau. Elle avait fui pour qu’Henri ignorât sa faute et lui gardât, à défaut de l’amour perdu, un souvenir. Elle a vécu 18 ans de cette pensée, et sa rivale vient lui avouer qu’un jour elle a cru devoir ré-

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véler à son mari le terrible secret. Ainsi son sacrifice aura été inutile, son expiation ne lui a pas valu le pardon, Henri est mort en la méprisant.

Toutes les colères se raniment et tous ses instincts de cruauté. Il faut une vengeance nouvelle,/un crime nouveau, mais un de ces crimes qui échappent à la justice des hommes et qu’elle accomplira, à demi consciente, dans une sorte d’exaltation où se mêlent la haine, la cruauté et je ne sais quels sentiments de piété implacable. De son mari, Jeanne Laval a eu une fille Christine, ardente et enthousiaste et qui s’est prise pour sa tante d’une admiration totale. Julie va jouer de ce pouvoir, elle exaltera les aspirations religieuses de cette enfant, elle la détournera sans peine d’un fiancé qu’elle aimait, elle l’arrachera à sa famille pour l'envoyer au couvent. Ainsi elle se venge, elle enlève à sa rivale la seule consolation qui lui reste, elle tue la vie d’une innocente comme on a tué la sienne, et elle croit sauver une âme et la gagner à Dieu. Ce mélange d’ardeur mystique et de cruauté est terrible. k

Et si elle n’accomplit pas cette œuvre jusqu’au bout, s’il se produit un revirement, il ne sera pas dû à des causes extérieures (comme dans la Séraphine de Sardou), mais à cette crise de conscience où elle s’est toujours débattue, à ces forces contraires qui triomphent tour à tour. Car ce n’est pas une criminelle vulgaire et cynique, ni bien entendu, une hypocrite.

Dans l’emportement de la haine, la conscience morale a survécu en elle, — et l’empreinte du couvent où elle a passé tant d’années. Cette âme, toujours à la limite

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du crime, est une âme mystique aussi. Elle a l’orgueil de la vertu comme elle peut avoir l’orgueil du mal. Rien, dans la lutte, ne la ferait fléchir ; mais, sûre de sa vengeance, elle sera capable d’y renoncer, de se laisser émouvoir, non par une prière étrangère, mails par un SOuVenir et de rentrer seule à ce couvent. Rappelez-vous le titre de la pièce et ce dernier mot : « Ah !s’il n’y avait pas l’autre vie ! »

Je sens très bien que mon analyse ne peut vous donner du drame qu’une idée médiocre et, d’un autre côté, ce n’est pas en vous citant quelques morceaux de dialogue que je pourrais vous révéler ce caractère qui se trahit, sans en avoir conscience, par des mots épars, des attitudes, des silences même. Comme Racine, comme l’auteur de Chatterton, M. de Curel sait ce qu’avaient oublié à peu près tous les autres et surtout Dumas et Augier, — que les paroles importantes ce sont souvent celles que l’on ne dit pas. Voici cependant un passage du duel qui, au troisième acte, met en présence Julie et Jeanne Laval, la mère affolée du danger qui menace son enfant.

JEANNE

Laissez-vous attendrir, Julie L'empire que vous exercez sur ma fille, ne l’employez pas à faire mon malheur et le sien...

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