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apporte aux déshérités la consolation de l’espoir, la joie d’un idéal. Mais voici que le succès même qui répond à con effort, la popularité qui l’accompagne, la joie qu’il en éprouve, tout cela lui inspire des doutes sur la valeur de son action. Un sourd travail s’accomplit en lui. Il eüffira d’une conversation avec son beau-frère, l’ingénieur Brossard, un réaliste celui-ci et un homme d’énergie, pour que lui apparaïsse soudain la vanité de l’œuvre accomplie, son égoïsme même.
Il a cru se dévouer ; mais ses prédications, sa doctrine, quel avantage le peuple en a-t-il retiré ? Il a apaisé ses colères, il lui a appris la résignation à sa misère, il a gagné sa confiance fervente. N’était-ce pas le duper ? N'est-ce pas lui seul qui recueille le bénéfice de tout cela, le bénéfice matériel et les satisfactions morales, ce respect dont il est heureux de se voir entouré, cette popularité, cette gloire ? La fille même de celui qui fut sa victime lui a voué, avec une admiration extasiée, un monstrueux amour. Le meurtrier est devenu un apôtre.. Et il rêvait d’expiation ! Quelle répugnante hypocrisie !
Brusquement, sa loyauté se révolte et la pièce tourne sur elle-même, Avec son emportement coutumier, il piétine l’idéal qu’il a adoré. Il n’a pas le droit d’être aimé. Son devoir est d’être haï et d’accomplir, parmi les haines, une œuvre féconde. Et il crie à la foule des ouvriers, sa conversion soudaine. Il leur a menti, il les a trompés. Non, le peuple n’a pas besoin d’apôtres ou de rêveurs qui l’endorment en des songes harmonieux ; encore moins de flatteurs qui exploitent ses instincts. Il a besoin de chefs, de chefs absolus, énergiques et brutaux,
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qui le conduisent, qui ne cherchent pas, qui ne volent pas son amour, qui le méprisent — et le fassent vivre.
Les chefs d'industrie d’aujourd’hui sont les féodaux de jadis, et leur tyrannie repose sur les mêmes droits, leur bienfait est le même. Avec cette aptitude à s’entlammer pour les idées d'autrui, qui fut toujours la sienne, comme il répétait les paroles du comte de Mun, il répète maintenant les paroles que son beau-frère disait de ses ouvriers :
-C’est à moi qu'ils doivent la fièvre de l'existence, avec ses joies, avec ses haines, même celle qu’ils me portent. Travaillez, créez, soyez un esprit, une force, même égoïste pourvu qu’elle soit féconde et la prospérité des autres découlera de la vôtre.
Où le lion a passé, la foule des chacals trouve sa vourriture… Seulement, il arrive que les chacals se vengent du lion. Ainsi finira, dans la première version l’aventure de Jean de Sancy.
Et maintenant quelle est la conclusion de tout cela ? Quelle est la vérité ? Ecoutez à la fin du dernier acte (coupé à la représentation) cette réplique de l’abbé Charrier : « Qui suis-je pour décider où est le progrès ? Dieu nous jugera ».
Vous voyez qu’on ne peut parler ici d’une pièce à thèse et que c’est autre chose que l’ordinaire drame 80cial, comme nous en avons tant vu, tournant autour d’une grève pour aboutir selon les tendances de l’auteur, soit à l'apologie de la révolte, soit à un plaidoyer en faveur de l’ordre et de la hiérarchie : les Mauvais bergers, de Mirbeau, la Barricade, de M. Bourget. |
Pièce décevante, ce fut le cri général des critiques.
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‘IL était difficile de nier qu’il y eût des parties admirables, mais tous s’accordèrent sur ce point : l’œuvre ne pouvait que dérouter le public avec ses sursauts, ses orientations successives, ses contradictions. Œuvre sans unité... C’est peut-être qu’ils cherchaient l’unité où elle n’est pas. L'unité, ici, ce n’est pas l’unité d’une doctrine bien établie ; elle réside dans le caractère du héros : une âme noble, loyale et passionnée mais soumise à de brusques impulsions (impulsions de générosité ou d’orgueïl) ; énergique, mais sans arriver à la maîtrise de soi; emportée par des orages soudains de l’enthousiasme à Vabattement, de la joie de créer à la fureur de détruire et toujours semblable à elle-même dans ses mouvements contradictoires.
Et c’est là le sujet : une crise d’âme, une « pièce psychologique », c’est l’auteur qui l’a dit, mais où se trouvent soulevés, en de puissants débats, quelques-uns des problèmes les plus émouvants de l’heure présente.
Une crise de conscience encore, la Nouvelle idole. Cette idole, c’est la science et la question qui se pose c’est la question de ses droits, si souvent débattue. Elle se pose avec une singulière cruauté pour le grand médecin Albert Donnat.
Sur le point de découvrir le virus du cancer, il a besoin d’en suivre l’évolution sur des êtres humains. Commettra-t-il un crime en prenant pour terrain d’expérience un malade déjà condamné sans espoir, — ou du moins s’il commet un crime, ce crime n'est-il pas absous d’avance par les résultats qu’il en attend et qui sauveront tant d’autres créatures ?
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Précisément, il a dans son service une toute jeune fille Antoinette Milat, qui rêvait d’être religieuse .et qui arrive au dernier stade de la phtisie. Il n’hésite pas à lui inoculer le germe redoutable : avant même qu’il ait eu le temps d’exercer ses ravages, la pauvre enfant sera déjà morte. Mais voici que contre toute prévision, contre toute possibilité scientifique, voici que la petite malade vuérit de son premier mal, voici qu’elle serait sauvée et que seul Donnat l’aura condamnée à la mort. Déjà les journaux, à mots couverts encore, se sont emparés de cela ; ses confrères, ses étudiants se détournent de lui ; la justice s’est émue. C’est dans cette atmosphère de scandale imminent et d’angoisse intérieure que commence le premier acte.
Il ne reste à Donnat qu’un parti à prendre pour ne pas déchoir : se sacrifier lui-même à la redoutable idole à laquelle il a sacrifié l’humble victime, pratiquer sur lui-même, sur son organisme sain et vigoureux, la terrible expérience et suivre ici, jusqu’au bout, de plus près qu’il n’aurait jamais pu le faire, les recherches qui sont l’orgueil de sa vie. Ce ne sera pas la lâcheté d’un suicide, une punition volontaire. Cette mort, nécessaire, ne sera pas un désaveu de son acte : ce sera le couronnement de son œuvre et de son effort. Certes il y a là quelque chose de poignant, de monstrueux et d’héroïque à la fois et qui répond à des préoccupations très actuelles.
Et pourtant ce n’est pas le sujet véritable, ou du moins le sujet primitif. Ce que M. de Curel avait voulu traiter tout d’abord, le cas psychologique qui s’était présenté à sa pensée (c’est encore par lui que nous le con-
naïssons), le voici : une femme éloignée de son mari, prête à l’abandonner, revenant à lui quand elle le sait criminel, condamné de tous, — sentant, devant ce désastre, renaître l’amour d'autrefois et liant son sort au sien.
Il avait pensé d’abord à un officier coupable d’une faute grave contre l’honneur : trichant au jeu par exemple et il avait esquissé un scénario. Mais pour que la pièce fût possible, pour que l’héroïsme de l’épouse ne la salît pas à son tour, il fallait un criminel dont le crime ne fut pas avilissant, un homme « glorieusement déshonoré », et c’est pourquoi il a imaginé son intrigue.
Mais alors, une conséquence fatale : l’intérêt se déplace, il se transporte de la femme sur ce mari monstrueusement héroïque et nous passons du cas de psychologie amoureuse qui d’abord l’avait séduit (La Nouvelle idole, sous sa première forme a été écrite en 1895 au temps de l’Invitée et de la Figurante et elle nous donne ainsi la transition entre les deux catégories de pièces), nous passons du terrain de la comédie psychologique sur un terrain autrement élevé. Toute l’œuvre en recueille le bénéfice.
. Encore une fois, M. de Curel n’a pas voulu faire de son héros un criminel repenti. Il ne veut pas nous présenter un homme écrasé par le remords, et nous émouvoir de sa faiblesse. Jamais il n’a eu recours à cette source d’émotion facile.
Passionné pour la science, Albert Donnat restera fidèle à son idéal, il ne renonce rien de sa foi en l’idole monstrueuse. Il n’a pas un mot à renier de ses théories de
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jadis, il n’a pas de remords devant cette catastrophe que rien ne pouvait faire prévoir. Ce qu’il disait à sa femme :
S'il est permis à un général de faire massacrer des régiments entiers pour l'honneur de la patrie, c’est un préjugé de contester à un grand savant le droit de sacrifier quelques existences pour une découverte sublime, comme celle du vaccin de la rage ou de la diphtérie.. Pourquoi ne pas admettre d’autres champs de bataille que ceux où Fon meurt pour le caprice d’un prince ou l’extension d’un pays ?.… Pourquoi n'y auraitil pas de glorieux carnages d’où sortiraient vaincus les fléaux qui dépeuplent lé monde ?..
il le répète à son disciple favori Maurice Cormier :
Le penseur marche sur un chemin jonché de cadavres auxquels il ajoute souvent le sien. Celui qui écrit une ligne vraiment neuve, peut s'attendre à ce que, dans l’avenir, des créatures soient tuées à cause
d’elle. Faut-il, pour cela, ne pas proclamer la vérité quand nous la dégageons ?.… Allons donc !
Pourtant, sous la violence du coup qui le frappe et qu’il supporte d’un héroïsme désespéré, des horizons nouveaux s'ouvrent à sa pensée ; des questions qu’il ne s’était jamais posées se posent à lui.
Scientifiquement, la guérison d’Antoinette était impossible (il en est sûr, il faut qu’il en soit sûr, sinon il serait un monstre) ; il fallait un miracle et ce miracle s’est produit. Par delà l’intelligence humaine, il ya donc autre chose, que la raison ne peut atteindre. Et d’autre part, les inquiétudes qu’il sent en lui, contre lesquelles il se révolte, maïs qu’il ne peut chasser, inexplicables puisque sa conscience est sans reproches aux yeux de sa raison, Ces inquiétudes, quel en est le principe ? Pourquoi cette faiblesse ? Pourquoi est-il des circonstances où le savant le plus affermi éprouve le besoin d’un secours
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mystérieux venu de plus loin, — où ses yeux se refusent à rester rivés à la tâche ? Pourquoi ces « regards d’angoisse » jetés vers le ciel « en y cherchant Dieu ? » La fameuse tirade que l’on a citée si souvent, vous voyez comment elle jaillit de l’œuvre, qu’elle n’est pas un morceau de vaine rhétorique et qu’elle exprime le tumulte de ce puissant cerveau :
Pauvre roseau pensant, dont les racines s’enfoncent désespérément à la recherche d’un sol éternel, de quel droit vous, darwiniste convaincu, lui refusez-vous l’éternité ?. Ma raison, ma raison de savant, proteste… Ma raison !… Ce qu’elle me montre le mieux, c’est la profondeur des ténèbres où nos regards se perdent. Heureusement elle n’est pas mon seul moyen d'investigation. J’ai une imagination, j'ai un cœur, mon être est relié au monde par toute une trame frissonnante qui peut me renseignér mieux que ma raison. … Au mois de mai dernier, pendant le séjour que j'ai fait dans ma propriété du Dauphiné, j'allais souvent m’asseoir au bord d’un étang ordinairement couvert de superbes nénuphars blancs. Cette année, à cause de la fonte des neiges qui a été tardive, le niveau d’eau est resté longtemps très élevé et les nénuphars, dont la tige est relativement courte et qui ne poussent que sur les basfonds, ne parvenaient pas à percer. On voyait sous une mince couche d’eau, des centaines de boutons à couture blanche, pareils à de petites têtes au bout de longs cous tendus, oh! maïs tendus à se rompre ! Tous les jours les tiges s’allongeaient mais s’effilaient en même temps. Je voyais mes plantes à la limite de l’effort. Leur désir de vivre avait quelque chose d’héroïque. Je disais au soleil qui les attirait : « Soleil, triompheras-tu ?...> Et puis je voyais l’eau qui ne diminuait pas assez vite et je tremblais : Ils n’arriveront pas ! Demain je les verrai morts sur.la vase. A la fin le soleil a triomphé. Avant mon départ toutes les belles fleurs de cire s’étalaient sur l’eau. Voyez-vous, mon petit, devant cela je n’ai pu me défendre de réfléchir. Vous, moi, tous les chercheurs, nous sommes de petites bêtes noyées sous un lac d’ignorance et nous tendons le cow avec une touchante unanimité vers une lumière passionnément, voulue. Sous quel soleil s’épanouiront nos intelligences lorsqu’elles arriveront au jour ?.. Il faut qu’il y ait un soleil !
Quel sera ce soleil ? La réponse que ni son disciple Cormier, ni lui-même ne pourraient atteindre, ce sont
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deux ignorantes qui, dans la simplicité de leur cœur, la lui donneront. Sa femme dont l’amour réclame aujourd’hui sa part de souffrances et, plus encore, l'enfant qui est sa victime : Le grand secret, la grande puissance de vie, ce n’est pas la science, ni la raison ; c’est l’amour, c’est le cœur. Les êtres les plus simples sont le plus près des vérités sublimes : quelqu'un déjà l'avait dit.
Cette petite religieuse a compris de quoi elle va mourir et elle n’a pas un mot de colère ou de reproche. Très simplement elle donne sa vie :
Je voulais être sœur de charité et consacrer ma vie aux malades. Eh bien ! je livre ma vie en gros au lieu de la donner en détail. »
Et plus loin :
Vous parlez comme un criminel : c’est seulement si vous n’achevez pas vos travaux que vous le serez !.… Vous êtes fait pour étudier Vous n'avez malheureusement pas de religion, c’est ce qui vous oblige à tant réfléchir pour être bon. Moi, si je n'étais pas pieuse, qu'est-ce que je vaudrais ?.…. Vous avez l’air étonné que je sois prête à mourir. Je le suis parce que Jésus-Christ a été crucifié pour le genre humain et que je regarde comme un honneur d’être traitée un peu comme lui...
Cet héroïsme qui s’ignore, cet appétit du sacrifice, cette simplicité dans l’épreuve ; voilà l’exemple, voilà, aux heures cruelles, le soutien que nous demanderions en vain à notre orgueilleuse raison :
Le mot < pardon» n’a pas même été prononcé. Elle arrive avec une simplicité magnifique au point où ma science n’a pu me conduire qu’au prix d'efforts surhumains : donner généreusement sa vie. Je la trouve souriante au sommet de l’épouvantable calvaire, d’où elle me fait découvrir comme une aube d'espérance. Quelle est donc la puissance assez forte pour que les yeux du monde entier soient fixés sur elle dans un désir d’immolation ?.. Toute marée dénonce au-delà des nuages un astre
vainqueur, l’incessante marée des âmes est-elle seule à palpiter vers un ciel vide ?
Je ne crois pas en Dieu, mais je meurs comme si je croyais en lui. Voilà d’où me vient la paix ! Ma force, c’est d’être compris par cette petite sainte... Mon salut, c’est qu’une pauvre ignorante me prenne par la main pour me guider vers on ne sait quelle splendeur... Oui, lorsqu'il s’agit de ne pas crever comme un chien, mais de finir noblement, c’est encore auprès des humbles qui adorent Dieu, et des cœurs ardents qui aiment, avec ton héroïsme, que les philosophes ont à chercher des leçons de logique. ù
La même conclusion se dégage encore de ce drame de la Fille Sauvage, la plus audacieuse de ses pièces (je veux dire comme construction dramatique), la moins soucieuse de la vraisemblance courante et même des possibilités du théâtre — celle où il a voulu symboliser dans l’aventure de cette sauvagesse découverte sur de hauts plateaux Africains et ramenée, adoptée, élevée par l’explorateur psychologue Paul Moncel, l’histoire entière de l’humanité.
De la barbarie primitive, on peut dire même de la bestialité pure, la jeune Marie s’est élevée lentement à la vie civilisée, à la notion du divin, à l’amour, à l’intelligence et au souci des grands problèmes sociaux ou. métaphysiques et chacun des actes de la pièce marque une des étapes de cette ascension. Mais elle aussi —- elle aussi, la sauvagesse — elle aussi, l’humanité, sera la victime de cette raison ambitieuse qui veut tout conquérir et dessèche tout autour d'elle. Déçue par l’amour, ayant cessé de croire, elle roulera sur la pente qu’elle a gravie de ses genoux saignants et retombera à une barbarie plus cruelle que celle de jadis, parce qu’elle n’est
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plus sauvagerie instinctive, mais sauvagerie intelligente et armée. Avidement nous nous élevons vers la raison, vers la connaïssance. Nous lui sacrifions tout le reste. Mais, au terme de la route, qu'est-ce que la raison quand elle a tué le rêve, le rêve humain de l’amour et le rêve de la foi ? Ecoutez celui qui fut son maître et son animateur et qui voit son œuvre s’écrouler en un jour :
Lorsque je t’engageai à remplacer Dieu par la raison, j'oubliais que la raison n’a pu nous affranchir de l’animalité qu’en nous conduisant au pied des autels. Veut-elle aller plus loin et nous installer sur l'autel même, elle n’y asseoit plus que la brute.
Des intelligences sans âme : Est-ce donc le destin de l'humanité ?
Certes, il était ambitieux de porter à la scène un sujet de cette ampleur. La richesse de la matière fait craquer l'enveloppe des cinq actes, la forme dramatique impose à cette évolution une marche trop régulière et nous offre en ligne droite ce qui n’a pu se dérouler qu’à travers des alternatives de flux et de reflux, une série de conquêtes et d’abandons. Le personnage principal est éloigné de nous, — ne donne plus l’accent de la vie normale ; on a l'impression moins d’un drame véritable que de dialogues philosophiques, et ce symbolisme à doses massives. a toutes les chances de dérouter et de glacer un publie... Mais combien d’auteurs dramatiques auraient pu songer seulement à tenter l’aventure ?.. Et l’on se rappelle ce vers de Sainte-Beuve dans le fameux.sonnet qu’il adresse à Ronsard :
Qu'on dise : il osa trop, mais l’audace était belle.
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J'ai conté bien des pièces, au risque de vous en laisser une impression assez confuse. C’est que toutes ces œuvres méritent d’être étudiées individuellement. J’espère cependant que vous aurez saisi l’unité essentielle de cet ensemble si riche.
Toujours de grandes âmes, au point culminant et au point critique de leur effort. Et au premier aspect, une impression de tristesse, de pessimisme hautain. Partout des espoirs qui s’écroulent, des ambitions qui se corrompent, des rêves qui se décolorent. Tous ces héros sont des vaincus : Julie Renaudin qui, après vingt ans de cloître, retrouve en elle la violence, qu’elle croyait morte, de ses instincts, — Régine de l’Amour brode, incertaine et douloureuse devant l’angoisse de l’amour — le vieux duc de Chantemelle qui assiste à l’agonie de sa race, — les forces du passé qui se meurent, les forces d’aujourd’hui qui se heurtent en des conflits meurtriers. La Nouvelle idole, le Coup d’aile, la Comédie du génie : faillite de l’art, de la gloire et de la science. Les meilleurs retombent brisés ou sont conduits au crime par leur orgueil généreux. Ce qui fait la grandeur de l’homme est aussi ce qui montre le mieux sa faiblesse.
Souviens-toi de Sisyphe haletant sous son rocher éternellement rebelle. Je n’ai jamais prétendu que Sisyphe redescendant la pente était pareil à Sisyphe avant de la gravir... Il s’était élevé vers le ciel au prix d’héroïques efforts, son visage, tour à tour éclairé par le généreux espoir de vaincre et dévasté par la douleur d’être vaincu, reflétait l’angoisse des passions
surbumaines. Il s’effondrait avec la magnificence des grands chênes foudroyés. Mais il s’effondrait !..
Et ce théâtre serait ainsi le théâtre de la désillusion, mais non pas celui de l’abandon ou de l'indifférence stérile. tt
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À ces questions que se posent les héros chers à son esprit, M. de Curel n’apporte pas des réponses précises. Mais dans l’angoisse de ces ténèbres, ses yeux ne renoncent pas à apercevoir la lueur indécise d’une aube. Dans ce désastre de nos espérances et de nos efforts, une chossurnage : le cœur et la loi d’amour et c’est par là que ce pessimisme est fécond.
Le dévouement absolu de deux femmes défendra le frêle rejeton qui s’est greffé sur le vieil arbre foudroyé des Chantemelle. Devant la Fille sauvage qui le martyrise, le vieux prêtre mourant n’est pas le vaincu. Le savant Albert Donnat écoute la grande leçon de la petite religieuse qu’il à tuée, et c’est la même réponse que le dramaturge de la Comédie du génie reçoit du père Eberhardt : le génie aussi est amour.
Au dénouement d’un des chefs-d’œuvre d’Ibsen (et le nom d’Ibsen ne se présente-t-il pas de lui-même quand on parle de M. de Curel) le pasteur Brand qui fut toujours l’apôtre de l'éducation morale par la volonté, par la volonté seule, stricte, sans faiblesse, se demande enfin si ce Jansénisme implacable est bien toute la vertu. Enseveli à moitié sous l’avalanche qui va l’engloutir, il adresse à Dieu ces paroles suprêmes :
Réponds-moi, Dieu, à l'heure où la mort m’engloutit. Est-ce assez de
toute une volonté d'homme pour acheter une parcelle de salut ? (Il disparaît sous l’avalanche qui comble tout le vallon).
UXE voix dominant le fracas et les détonations :
Dieu est charité !
Je vous parlerai fort peu des pièces les plus récentes
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de M. de Curel. Il y a là, dans le développement de son œuvre, une étape nouvelle après les deux autres, et il est trop tôt encore pour en bien saisir la portée. Peut-être cependant est-il permis de signaler quelques traits. D’abord le caractère plus nettement symboliste de la plupart de ses derniers drames. Loin de marquer (comme il arrive souvent chez les écrivains parvenus au sommet de leur carrière), une tendance à atténuer ses premières audaces, à admettre certaines concessions, M. de Curel semble vouloir accuser au contraire ce qui fait l’originalité de sa manière. Le symbole ne s’exprime plus seulement en de belles tirades, il se matérialise, il s'offre à nos yeux et c’est le squelette de l’Ame en folie, c’est la scène hallucinatoire de la Comédie du génie où, dans l’obscurité d’une salle de théftre, vide et déserte, apparaissent soudain les créations immortelles des poètes, animées d’une vie fantomatique — qui n’est plus seulement la vie de la scène, mais une vie réelle éternellement prolongée. Et il ne semble pas que le publie se cabre maintenant devant ces audaces. C’est lui qui s’est accommodé. L’ Ame en folie est, de beaucoup, le plus gros succès que M. de Curel ait remporté : j’entends succès de public, 130 représentations consécutives. Il est vrai que ce succès, il ne l’a pas obtenu sur une scène officielle et classée, maïs sur un petit théâtre du boulevard des Batignolles, le Théâtre des Arts. C’est sur cette scène excentrique qu'ont été représentées l’Ame en folie en 1919, Terre inhumaine en 1922 et tout récemment encore la Viveuse et le Moribond. L’auteur a pu se croire revenu aux temps héroïques du Théâtre