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à eux, des pages admirables de couleur, de passion — et d'intelligence. Car il ne se contente pas de goûter en poète le charme et les parfums de la solitude. Chez lui, la pensée ne s’endort pas.
Il semble même que, dans ces dernières pièces, il soit descendu plus profond encore, jusqu’aux racines de nos sentiments et que le plus intime de notre être, les forces instinctives qui se heurtent dans le chaos et le tumulte de l’inconscient lui soient apparues. Et il n’a pas eu besoin pour cela de recourir à M. Freud et aux Freudistes français. Dans la vie libre de la forêt, les animaux lui ont révélé l’homme ; dans leurs amours sauvages, il a reconnu l’image brutale et nue des amours humaines.
Jamais peut-être n’avait-on marqué avec plus de puissance que dans l’Ame en folie ce qu’il peut gronder d’insoupçonné dans l’âme la plus paisible et la plus banale. Jamais on n’avait rendu avec plus de franchise — rude maïs saine, car nous sommes très loin des épices et du faisandage de M. de Porto-Riche, — la lutte de la bête et de l’esprit. Toujours la double nature de l’homme.
Et voyez encore au deuxième acte de Terre inhumainé, — ce qu'il a écrit peut-être de plus puissant et de plus sobre — ce long duo où les instincts primitifs de l'espèce jettent l’un vers l’autre, l’un contre l’autre, deux êtres farouchement ennemis, en des circonstances faites pour décupler chez eux les forces de haine et d’amour.
Face à face (et cette rencontre est amenée de la façon la plus simple) durant toute une nuit, une princesse allemande et un jeune aviateur passé, par-dessus les lignes, en térre lorraine pour une mission secrète. Autour d’eux,
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dans la solitude où se perd cette maison isolée, une atmosphère de guerre sans merci : la menace des exécutions militaires, d’un té, de l’autre les représailles d’une population silencieuse, prête à la révolte. Et le duo se prolonge, le duel plutôt, où l’on sent sous la banalité voulue des premières paroles, sous les emportements passionnés, sous la gaieté factice, les élans sincères, les silences chargés d’inquiétude, ce tumulte de sentiments contradictoires : la défiance de bêtes traquées, l’impatience de chasseurs à l’affût, la violence du désir, l’appétit du meurtre, la colère, la haïne et la peur.
On a coutume d’accueillir avec une certaine défiance les livres ou les pièces de guerre. On n’a pas tort. Il y a quelque chose de pénible à voir devenir matière d’art une pareille réalité. Trop peu d’années se sont écoulées. — Au théâtre en particulier, il est certain que ce prodigieux sujet n’a pas encore trouvé son poète. Il y a bien le Bourgmestre de Stilmunde de M. Mæterlinck ; mais à part cela ?.. Quelques mélodrames d’un effet facile, quelques satires violentes, quelques fantaisies mélancoliques sur la tristesse des retours, sur l’injustice des oublis..
M. de Curel a eu de la guerre, et de ses suites, une vision autrement puissante. Il ne l’a pas abordée en cabotin, mais en philosophe. Cette double nature de l’homme, ces idées qui le hantaïent déjà, la guerre lui en a offert de magnifiques illustrations et des symboles éclatants. N’a-t-elle pas déchaîné toutes les forces instinctives qui semblaient assoupies à jamais : les héroïs-
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mes surhumains et aussi les instincts féroces, et enfin, devant le spectacle de la mort, le besoin de vivre, la fièvre de jouir, l’oubli de tout ce qui faisait jadis la noblesse paisible de la vie. Après la vague de sang, une vague de boue. Toute l’animalité qui revient à la surface, et pourtant, dans certaines âmes, une générosité qui persiste ou qui peut se réveiller encore, comme un écho assourdi.. C’est le sujet du dernier drame que M. de Curel avait écrit, la Viveuse et le Moribond, joué il y a quelques semaines à peine au début de Janvier. Mais ici, il serait hâtif de risquer un commentaire — avant même que la brochure ait paru.
Vous voyez le mouvement général de ce théâtre, l’harmonie de ces trois étapes, coupées d’années de méditation, et dont chacune est marquée de quelques chefsd'œuvre : l’Envers d’une Sainte et les Fossiles, — la Nouvelle idole et le Repas du lion, — la Comédie du génie, l’Ame en folie et Terre inhumaine.
Rien ne nous autorise à croire que cette œuvre puissante soit accomplie, à bout de souffle. Mais elle a déjà, dans l’histoire de notre théâtre, marqué sa place et pris son rang.
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Le Théâtre et les Mœurs. — De P. Hervieu à M. Donnay
L'œuvre de M. de Curel est exceptionnelle dans la production contemporaine. Elle est à peu près indépendante du mouvement général de notre comédie, et, à part Mademoiselle Lenéru, l’auteur des Affranchis et du Redoutable, les imitateurs qui ont voulu se risquer sur ses traces n’ont abouti qu’à des tentatives assez malheureuses. Il faut descendre de ces sommets altiers vers des coteaux plus modérés et même dans la plaine où travaille le commun de nos auteurs dramatiques.
Là, nous avons rencontré les influences maîtresses d’'H. Becque et de M. de Porto-Riche. Tous deux ont le mérite d’avoir rendu impossibles certaines pauvretés ou du moins de les avoir rejetées à leur rang, — et c'était la première besogne à accomplir.
Pourtant, la comédie réaliste de l’un, la comédie psychologique de l’autre, à les prendre dans leur type ab-
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solu et intransigeant, nous sont apparues non pas MmOnOtones, mais limitées tout de même en un cercle assez réduit. L'observation du premier est volontairement concentrée et ramassée, la psychologie du second s’interdit toute exploration hors du domaine de son choïx, et de là cette sorte de stérilité orgueilleuse que je vous signalais chez tous deux. Mais, pourquoi aurait-il été impossible, sans retomber dans le fatras dont ils avaient fait justice, d'apporter en ces cadres plus de souplesse et de variété, de regarder la vie avec d’autres yeux que les leurs, de chercher du nouveau encore et même parfois de revenir vers le passé. Tout n’était pas méprisable avant eux.
C'était sans doute le sentiment de Paul Hervieu qui, en 1895, revient franchement à la comédie à thèse avec les Tenailles, suivies bientôt de la Loi de l'Homme. Cependant, s’il ne fallait voir dans son œuvre qu’un effort de réaction, et en lui qu’un disciple attardé d’A. Dumas, je négligerais de le signaler à votre attention. Mais il est autre chose qu’un imitateur. |
De la comédie à thèse, telle que l’avait réalisée son créateur, il élimine les deux éléments parasites qui la faisaient artificielle : cette recherche perpétuelle de l’6loquence et de l'esprit, ce souci du brillant et du papillotant, — et d’autre part ce romanesque naïf qui se plaît aux complications ingénieuses, à l’inattendu des coups de théâtre, à toutes les habiletés du vaudeville banal.
Comme l’œuvre de Becque, comme celle de Porto-