E T D'’'AUJOURD’'HUI RSS AVR EE PE TES
Riche, mais sur un terrain tout différent, avec une orientation contraire, l’œuvre de P. Hervieu est volontairement sèche et dépouillée. L’idée seule demeure, l’idée réduite elle-même à une sorte de raisonnement brutal, à un dilemme impératif, car il est très loin aussi de la grande imagination de M. de Curel. Et c’est de l’idée — de l’idée ainsi fixée, stérilisée peut-être, qu’il veut faire jaïllir l’émotion.
Quand il écrivit ses premières pièces, le divorce venait d’être voté, mais la loi paraïssait encore insuffisante ; trop de misères restaient possibles, trop d’injustices qu’elle était incapable de réprimer. C’est à cette tâche précise que se consacra le jeune auteur dramatique. Les Tenailles sont un plaidoyer, — ou plutôt un réquisitoire.
La pièce est en deux temps et deux mouvements. Excusez cette métaphore militaire qui convient à sa sécheresse :
1°” temps. Irène Fergan veut quitter son mari qu’elle n’aime pas, pour épouser un explorateur qu’elle aime. Le mari invoque ses droits, aucun motif ne permet d’obtenir le divorce ; Irène restera prisonnière.
2° temps. 10 ans plus tard. Ils ont vécu à la campagne ; mais Irène Fergan par vengeance s’est donnée à celui qu’elle aime, un enfant est né. Brusquement elle jette cette vérité à la face de son mari. Cela change tout. — C’est lui maintenant qui va réclamer le divorce et c’est elle qui le refusera. Son amant est mort, elle n’a plus rien à attendre de la vie. Et voici la conclusion :
FERGAN
Cet enfant, il est maintenant à vous seule. oui ! Je vous l’abandonne.
T HÉ AT RE D °HIE R CS EEE
Faites-en ce que bon vous semblera.. Vous avez dit vrai : je ne pourrais pas Jui vouloir de mal. Ce sera déjà bien assez que je m'apprenne à ne plus l'aimer. Vous l’emmenerez.… vous allez partir avec lui.
IRÈNE
Je ne partirai pas.
FERGAN
Comment !…
IRÈNE
Je ne consentirai pas à être jetée à la porte. Pour mon fils, je me sacrifierai rien de sa situation régulière, de la considération qui s’attache à sa naissance... légale.
FERCAN.
Je vous y contraindrai donc.
IRÈNE
Non.
FERGAN
Ce divorce que vous avez tant réclamé, c’est moi, à présent, qui le veux et qui le demande. ( IRÈNE.
Je ne l’accepte plus. Ma jeunesse est passée, mes espérances sont abolies, mon avenir de femme est mort. Je me refuse à changer le cours de ma
vie, à bouger, à remuer. Je n’ai plus la volonté que de rester, jusqu’à la fin, où je suis, comme j’y suis.
FERGAN
Vous voudriez que je vous supporte ?
IRÈNE
Il le faudra bien. Vous n’avez contre moi rien d’autre que mon aveu... FERCAN.
Est-ce que vous le renieriez au besoin ?
IRÈNE
Oseriez-vous m'’inviter à le renouveler publiquement ? FERCAN.
Alors qu'est-ce que vous voulez que je devienne ainsi, face à face avec
E T D'AUJOURD’'HUI SO A
vous, toujours, toujours ? Quelle existence voulez-vous que je mène ? IRÈNE.
La pareille à celle que vous m’avez fait mener jusqu’à ce jour. Nous sommes rivés au même boulet. Mettez-vous enfin à en sentir le poids et à le tirer aussi. Ïl y a assez longtemps que je le traîne toute seule.
FERGAN
Il n’y a pas de justice.
IRÈNE
Il y a celle du malheur commun.
FERGAN
Vous êtes une coupable et je suis un innocent. IRÈNE.
Nous sommes deux malheureux. Au fond du malheur, il n’y a plus que des égaux. ;
Vous voyez comme c’est simple et que rien ne subsiste de ce qui, chez A. Dumas, faisait l’agrément d’une pièce et corrigeait la sécheresse de la démonstration. P. Hervieu a horreur de l’éloquence. Il est tout à fait dénué d’esprit et ne cherche pas à en avoir. Il ignore la curiocité psychologique ; il ne se soucie pas d’étudier les mœurs, il n’a pas l'amour des idées pour elles-mêmes. La pitié qui le jette au secours des victimes de la vie est moins de la pitié que le sentiment de la justice. Il à adopté une façon d’écrire tourmentée, pénible, contournée, maladroite souvent, aussi éloignée que possible du naturel et de la vie ; il n’est pas plus un écrivain qu’il n’est un penseur. Et cependant il s’impose à l’attention.
Dans cette austérité volontaire, dans ce dédain des succès faciles, il y a une sorte de noblesse loyale qui n’est pas accoutumée sur la scène — ni ailleurs.