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En 1895, quand il aborda les théâtres du boulevard avec la première de ses grandes comédies, la comédie d’Amants (Je laisse de côté Pension de famille et quelques essais dé moindre importance), le redressement dramatique dont nous avons suivi les étapes était accompli, l’œuvre d’H. Becque achevée. Sans avoir appartenu au Théâtre libre, M. Donnay ne pouvait échapper tout à fait à cette influence. D’ailleurs sa nonchalance s’accommodait assez bien de cet art dramatique dégagé des vieilles conventions, du métier vaudevillesque, de la férule de Sarcey et libre d’aller à sa guise ; il était tout disposé à pratiquer cette indépendance, à la condition cependant qu’on ne l’obligeât pas à affecter une amertume et une âpreté qui n'étaient pas dans son tempérament, ou à préférer à des femmes élégantes des monstres répugnants, ou à renoncer à sa délicatesse instinctive et à l’esprit qu'il avait naturellement vif et spontané.
D’autre part Amoureuse de M. de Porto-Riche venait de connaître le succès triomphal. La comédie d’amour, un peu délaissée à l’âge précédent et qui n’avait pas grande faveur dans le répertoire du Théâtre Antoine revenait à la mode. Coup sur coup, il écrivit trois pièces qui semblent, au premier aspect, du type Porto-Richien : Amants, la Douloureuse, V’Affranchie.
Cette analogie pourtant avec le maître du théâtre passionnel est assez superficielle. Quelque prix qu’il attache à la subtilité psychologique, l’étude de l’amour est surtout pour lui un admirable sujet d’amusement ; il n’y apportera jamais cette passion exclusive, acharnée, sauvage presque de M. de Porto-Riche.
ET D’'AUJOURD’HUI CS POSE EE SUN ET EREEn
Celui-ci est, si l’on peut dire, le psychologue professionnel. À part les angoisses, les douleurs et les bassesses dont je vous ai parlé, rien n’est capable de l’intéresser un instant. S’il a fait d'Etienne Fériaud un savant remarquable, de Dominique Brienne une artiste de haute classe, c’est pour montrer que rien ne défend de certaines faiblesses et que, devant le tyran suprême, les âmes les plus hautes doivent comme les autres, plus que les autres, s’avilir. Et je n’ai pas besoin de vous dire que les entreprises industrielles du Vieil Homme ne témoignent pas chez l’auteur d’un quelconque souci des problèmes sociaux. Il ignore tout cela. Seule l’analyse du cœur l’intéresse ; c’est elle qui gouverne ses pièces et il en écarte tout ce qui pourrait apporter quelque relâche à leur implacable déroulement. De là cette impression de rigueur méticuleusé, de simplicité volontaire et de puissante unité.
M. Donnay échappe à cette hantise. Observateur à l’œil vif, il promène à l’aventure sa curiosité qui s’amuse de tout, et n’a pas envie de se consacrer, scalpel en main, à des besognes d’amphithéâtre. Sa fantaisie restera toujours ironique et vagabonde. Autour de ses personnages, il se plaît à créer un milieu et il le choisit amusant. Les drames de M. de Porto-Riche mettaient en scène des ménages légitimes ou des unions presque conjugales et cela rendait plus redoutables les suites de ces malentendus et de ces conflits Dans le demi-monde où nous conduit tout d’abord M. Donnay, tout baisse d’un cran, les sentiments et les héros, et la puissance tragique de l’œuvre y perdra peut-être, maïs le pittoresque y
gagne.
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L’héroïne d’Amants, Claudine Rozay est une ancienne artiste du Théâtre français, depuis dix ans la maîtresse du Comte de Puyseux, un des plus fermes espoirs du parti monarchiste et cela lui confère une certaine respectabilité ; mais autour d’elle, ses camarades et ses amies ! On songe à l’entourage de Marguerite Gautier et au Demi monde ; mais ce n’est plus, tout de même, le demi monde tel que le voyait A. Dumas, un peu compassé et pédant, trop théâtral, avec trop d’orateurs et de gens d’esprit ; il y règne maintenant la plus aimable, la plus Montmartroise simplicité,
Voyez au 1°” acte d’Amants la fête chez Claudine, au 5° acte le dîner d’Henriette Jamine, — au début de la Douloureuse cette soirée chez le financier Gaston Ardan, soirée qui finira par le suicide du maître de maison, mais où défile en attendant tout le monde équivoque de la bourse et de la politique. Dans cette série de tableaux de la verve la plus savoureuse, toutes les tares, toutes les excentricités de la société contemporaine s’offrent à nous, présentées par un observateur sans illusions et sans indulgence, mais qui se garde de forcer le ton ou de prendre des airs de satirique hargneux, et qui conserve son ironie souriante.
Les voici pêle mêle, marqués d’un trait rapide, évoqués d’un mot, braves gens et pantins et canaïlles, emportés dans le même tourbillon joyeux : l’ancien préfet de police homme du monde qui a connu tous les dessous de Paris et à qui l’on vient demander des renseignements sur la moralité d’une cuisinière, — l’anarchiste homme d’esprit, — les petites courtisanes qui veulent
ET D'’'AUJOURD’HUI
s'élever et les grandes dames qui aspirent à descendre, Henriette Jamine qui va pleurer sur la tombe de son ami et qui rencontre, frappé d’une douleur analogue, l'industriel Prunier ; d’où les consolations réciproques et tout ce qui s’ensuit, — la princesse Soukimiliki qui chante des chansons. vaches sur la scène des Folies- Bergères, — l’Irlandaise qui appartient à un orchestre de dames hongroises et qui est la maîtresse de l’ambassadeur du Siam (triomphe du Cosmopolitisme cher à M. Bourget) : tout cela avec musique de tziganes, théâtre de guignol, bar anglais, Sisters Clarisson, tournée des grands ducs, tous les ridicules, tous les snobismes d’une époque — et au milieu de ce tohu-bohu, un peu ahuries malgré l’habitude, quelques personnes normales qui font figure presque d’excentriques, l’excellente Madame Leformah, la bonne femme du second empire qui a gardé toutes les naïvetés de sa lointaine jeunesse, ingénue et comme dit sa fille « pas très avancée pour son âge. » Il semble que l’on ait ici, directement portées sur la scène, quelques-unes de ces petites fantaisies dialoguées que M. Lavedan et M. Donnay lui-même publiaient à la Vie Parisienne. Et je ne dis pas qu’elles n'aient pas vieilli un peu : il faudrait au moins remplacer les Tziganes par le Jazz Band. Comment des esquisses de mœurs ne vieilliraient-elles pas après trente ans, quand tout a vieilli autour d’elles : il faudrait pour cela qu’elles n’aient jamais eu d’exactitude précise. Mais cette pointe d’archaïsme ne leur enlève pas grand chose de leur agrément ; elles gagneront peut-être à vieillir encore. Leur vivacité alerte et sans apprêt, la légèreté du
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trait jamais appuyé, ce qu’il y a malgré tout, dans cette fantaisie, de vérité générale : on a plaisir à feuilleter cela comme un album d’autrefois.
Dans ce cadre aimable et papillotant, un semblant d’intrigue, mais qui suffit à nous émouvoir.
. Maîtresse, comme je vous le disais, du Comte de Puyseux, pour qui elle professe la plus respectueuse affection et qui est d’ailleurs le père de sa fille, Claudine Rozay se laisse attirer vers un jeune homme, Georges Vétheuil, aimable, spirituel. Elle succombe, si le mot succomber n’est pas pour elle un mot bien solennel. En tout cas, si elle a un peu perdu la tête, elle n’a pas perdu la raison. C’est une aventure sans issue. Georges n’est pas de ceux qui peuvent se contenter d’un partage assez répugnant. Elle a trop de cœur pour lui sacrifier un vieillard de qui elle n’a reçu que des témoignages de bonté, et surtout pour lui sacrifier sa fille. Ils se quitteront et les deux ou trois scènes qui traduisent leurs angoisses sont délicieuses de finesse, de tendresse contenue et profonde, avec une nuance d’ironie plus émouvante peut-être que des sanglots. C’est la vie même qui les sépare. — Et ils se reverront encore, plus tard, dans un dernier acte qui est un épilogue, consolés tous deux (il faut bien que l’on se console) tous deux ayant refait leur vie ou sur le point de la refaire, guéris de l’ancien amour et la scène pourtant où ils échangent leurs souvenirs est presque déchirante encore de douce mélancolie :
CLAUDINE
Ah! mon pauvre Georges, vous rappelez-vous nos adieux sur la terrasse de Pallanza, le ciel criblé d'étoiles, les montagnes enveloppées de brume, et notre ami le pêcheur qui chantait :
Vorrei morire.
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VETHEUIL.
Il savait qu’on l’écoutait... Quel cabot !
CLAUDINE
Et comme il chantait du nez !… Je me le suis chanté bien souvent depuis, cet air délicieusement commun ; c’est vous qui aviez raison, ce soirlà, et tout ce que vous aviez prédit est arrivé Oui, oui, cette nuit d’adieux était si douce et si belle que la douleur que j'ai ressentie, poignante d’abord, est devenue très calme. Mais ne croyez pas que ça c’est fait tout de suite. Pendant longtemps, j’ai eu des cerises de larmes, je ee os jour et nuit, puis une espèce de maladie noire. J’ai été très malade !
VETHEUIL.
Ah! ma pauvre amie! Mais alors, qu’est-ce qu’on disait autour de vous ?
CLAUDINE
Je donnais des raïsons vagues, absurdes, ou je n’en donnais pas du tout, et on s’en contentait. On était toujours très bon, très affectueux. Qui, il ne s’est douté de rien.
VETHEUIL,
Ah ! tant mieux, tant mieux !
CLAUDINE
Mais croyez-vous que ma fille a tout compris, elle ? Autant qu’elle pouvait comprendre, la pauvre petite. Elle a deviné, en tout cas, que c'était vous qui me faisiez pleurer, et, vous savez, le grand portrait que vous m’aviez donné, elle vous a crevé les yeux sur ce portrait-là !.…
VETHEUIL.
Elle est très avancée pour son âge !
CLAUDINE
Elle vous aurait crevé les yeux aussi bien à vous,
YETHEUIL, C’est déjà une femme.
Et plus loin :
T HÉ AT RE D °HIER
EE
CLAUDINE
Est-ce drôle tout de même la vie ! Quand je pense que pendant des mois, je n’ai fait que pleurer et penser à vous. Si je voyais dans la rue quelqu'un qui vous ressemblait, tout mon sang affluait au cœur, je devenais pâle, obligée de me retenir à n’importe quoi pour ne pas tomber là, et vous voilà, vous m’annohcez que vous allez vous marier et je suis si maîtresse de moi, et si contente même, oui, contente, que c’est sans arrière-pensée, véritablement comme une amie que je vous tends les mains et que je vous félicite, s
VETHEUIL.
Quelle femme adorable vous êtes toujours !
CLAUDINE
Mais oui ! Et puis, que voulez-vous ! On est guéri !.…
VETHEUIL.
‘ Oui, et c'était inévitable, parce que, nous pouvons le dire, nous nous sommes quittés d’une façon loyale. Il y a eu une blessure terrible, c’est vrai, et profonde, un arrachement épouvantable, mais, comme disent les chirurgiens, la plaie était belle. Il n’y avait pas à craindre de gangrène, c'est-à-dire de rancune, de vengeance, de rage, tout ce bas cortège des vilaines séparations.
Vous sentez ce qui nous touche ici, et que c’est précisément l’absence de tout effort pour nous toucher. C’est la délicatesse de cette peinture toute en fines nuances et c'est aussi la qualité des âmes qui se révèlent à nous. Oh ! ce ne sont pas des âmes héroïques ; Claudine et Vétheuil ne s’admirent pas et ne nous demandent pas de les admirer. M. Donnay n’a rien d’un prédicateur de vertu ; il ne craint pas le détail audacieux, les situations scabreuses et, à l’occasion, la crudité des paroles...
Une comédie comme celle-ci n’en apportait pas moins, après les brutalités du Théâtre libre, après les ardeurs
équivoques de M. de Porto-Riche une impression de fraîcheur et de netteté morale.
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M. Donnay a fixé pour toute une génération le ton de ce que sera au théâtre la scène d’amour, et il a donné aussi, avec l’admirable comédien Lucien Guitry, une silhouette nouvelle de l’éternel jeune premier.
Le jeune premier : chaque époque en effet le façonne à son image, si bien que, sans remonter très loin dans le passé, il se présente à nous sous une étonnante variété d’aspects :
Il y a le jeune premier romantique avec ses deux variétés : le genre frénétique (Antony) le genre beau ténébreux (Armand Duval) — le jeune premier héroïque et chevaleresque, fleur de bourgeoisie, élève des grandes écoles, orgueil de sa famille (voy. E. Augier) — le jeune premier sentimental à figure poupine (voy. O. Feuillet) — le jeune premier bellâtre, aux élégances de chef de rayon, — de jeune premier sec et cinglant, genre anglais, membre des grands cercles, — le jeune premier goujat, en attendant le jeune premier sportif et les autres variétés plus récentes. Et chacun de ces types a trouvé un acteur pour le créer matériellement, pour lui prêter sa silhouette, ses attitudes et sa voix : le type Bocage et le type Fechter (ceux-là ce sont les ancêtres), — le type Provost, Bressant — le type Delaunay — le type Marais ou Damala, né providentiellement pour le Maître de forges, — le type Worms, le type Lebargy...
M. Donnay et Lucien Guitry ont créé une variété inédite. Celui-ci ne claironne orgueilleusement, ni ne chante la romance langoureuse. Il ne met pas un genou à terre à tout bout de champ ; l’échelle de corde et la guitare ne sont pas ses accessoires favoris. Il ne croit pas que
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toute élégance soit impertinente, ni qu'il convienne d’imiter les manières d’un toucheur de bœufs. Il ne se place pas au centre du monde, em priant le monde de faire le cercle. Il est sobre de gestes, économe de cris, il sait le pouvoir expressif des silences. Il joue la nuance et il joue en dedans, ironique sans que son ironie ait l’air de quêter les applaudissements, connaissant la vie sans avoir été flétri par elle, — sceptique, sans doute, puisqu'il a vécu, égoïste un peu (qui ne l’est pas ?), sachant tout prendre au sérieux, évitant de rien prendre au tragique, indulgent d’une indulgence qui, après tout, est une des formes de la bonté.
Qu'il s’offre à nous sous les traits du voyageur Georges Vétheuil ou du sculpteur Philippe Lauberthie, il n’aura pas les violences, les brutalités, la vulgarité foncière que M. de Porto-Riche se plaît à prêter à ses héros. L’amour pour lui n’est pas une carrière, comme pour un François Prieur ; ce n’est pas non plus un instinct déchaîné prêt à renverser tout, à tout piétiner pour se satisfaire. |
M. Donnay ne nous présente pas la passion comme une fatalité inexorable ; il ne prend pas pour l’ordinaire ce qui fut toujours l’exceptionnel, ni le monstrueux pour le normal. Nous n’aurons pas avec lui de ces hallucinés et de ces frénétiques, de ces inguérissables. Il sait l’œuvre du temps, la force de la vie qui reprend sur les ruines. Il se défie de la brutalité, comme du lyrisme, comme de l’éloquence, — et cette discrétion, cette réserve ont plus de pouvoir peut-être que les emportements torrentueux.