‹ Theatre D'hier et D'Aujourd'huiChapitre 69 sur 81 · E T D'’'AUJOU RD ’'HUI LT DE ER · texte numérisé non relu

E T D'’'AUJOU RD ’'HUI LT DE ER

Ses premières pièces témoignaient de qualités capables de lui assurer de fructueux succès. Il aurait pu

se contenter d’être un observateur fantaisiste à la fois et clairvoyant des mœurs de son temps, — et aussi un psychologue de la lignée de M. de Porto-Riche, moins profond sans doute et moins amer, mais plus délicat. Il a visé plus haut. Tout son théâtre, dans les dix premières années de notre siècle, atteste cet effort pour se renouveler lui-même. Il ne faut pas se laisser tromper à sa nonchalance aimable. Cet ironiste n’est pas un sceptique au sens vulgaire du mot ; il y a chez lui des inquiétudes très généreuses dont son théâtre nous apporte des témoignages éloquents. S’il y mettait moins de bonne grâce et plus de pédantisme, on s’en apercevrait sans doute davantage.

Déjà, dans ses comédies d’amour une préoccupation se révélait, digne de donner matière à des débats de conscience plus poignants : la question des enfants. Leurs intérêts ne sont pas négligeables dans ces conflits. Ils ont un rôle à jouer. Ils ont des droits. Les amants les plus passionnés peuvent n'être pas des amants seulement. M. de Porto-Riche n’y avait guère songé, car le jeune Augustin, vous l’avez vu, ne nous est pas présenté comme un enfant, mais comme un amant précoce. — Il lui aurait déplu que rien pât venir contraindre l’ardeur amoureuse de ses héros, leur inspirer d’autres inquiétudes, leur tracer des devoirs. A cet égard, la comédie d’Amants, si légère et pimpante qu’elle soit, est déjà plus humaine, plus généreuse qu’Amoureuse et le Passé. C’est le senti-

THÉ A TRE D HIER Een

ment du devoir, c’est l’instinct maternel surtout qui retiennent Claudine Rozay et — si elle ne prend pas pour cela des airs d’héroïne cornélienne— la femme entretenue qu’elle est nous paraît encore de qualité morale supérieure à l’épouse irréprochable, trop irréprochable, que fut longtemps Germaine Fériaud.

Avec le Torrent, son début au Théâtre français, le 5 mai 1899, cette préoccupation s’accuse et, pour la première fois, le tragique du dénouement nous met en présence d’un drame véritable, mais d’un drame intérieur. Déçus tous deux par de médiocres mariages Julien Versannes et Valentine Lambert — celle-ci mère déjà de deux enfants — sont des âmes capables de se comprendre: l’amour entre eux était fatal. Mais Valentine éprouve les premiers symptômes d’une grossesse évidente, d’une grossesse qu’elle ne pourra justifier aux yeux de son mari. Son amant est prêt à lui consacrer sa vie tout entière, mais a-t-elle le droit de le suivre, sans regarder derrière elle, en abandonnant ses enfants ? Il n’y a pas deux réponses possibles, la situation encore est sans issue.

Nous voici revenus, vous le voyez, à un de ces conflits très simples et d’une rigueur implacable qu’Alexandre Dumas fils aimait porter sur la scène. Ce qui accentue encore la ressemblance c’est la présence d’un psychologue professionnel, un nommé Morins parfaitement inutile à l’action, théoricien et homme d’esprit, indiscret et bavard, le raisonneur traditionnel fâcheusement ressuscité.

Mais M. Donnay, — et tout est à — n’a l'intention de rien démontrer ; il ne nous offre pas une thèse, sédui- :

E T D ’AUJOUR D ’HUI

sante ou aggressive ; il n’a rien d’un moraliste dogmatique et s’il pose des problèmes moraux, ce n’est pas pour avoir l’orgueil de les résoudre, c’est pour nous montrer des âmes douloureuses et passionnées.

La pièce ne s'organise pas à la façon de M. Alphonse et de Madame Aubray, ou encore de la Loi de l’homme et des Tenailles. Elle se déroule sans artifice, il ne s’y trouve pas de scènes qui se détachent en vigueur. Les répliques ne s’entrechoquent pas comme des lames d’épées. Rien de ce cliquetis, de ces traits brillants dont on a tant abusé. Fr. Sarcey n’y trouverait pas son compte. C’est, dans une situation exceptionnelle et tragique, le mouvement de la vie.

« Dans la vie » tel était le premier titre du drame qui devint ensuite l’Autre danger et qui, joué le 22 décembre 1902, restera peut-être, avec Amants son chefd'œuvre : un pas de plus dans la même voie. Le sujet est à peu de chose près celui que Maupassant a traité dans Fort comme la mort et M. Bourget dans Le Fantôme : une femme éprise de toutes les forces de son être qui voit sa fille amoureuse de son amant et qui se sacrifie. (Le sujet du Vieil homme retourné, avec des personnages d’une autre qualité.)

Il y avait, dans la donnée de la pièce, quelque danger. Ce sacrifice de la mère pourrait être pénible (et pas seulement pour l’héroïne, pour le public), si M. Donnay n’avait mis en œuvre pour le préparer toute sa délicatesse, — et s’il ne l’avait rendu nécessaire en prêtant à cette petite Madeleine Jadin non pas un amour guérissable, mais un amour qui la conduit à la mort et qui ennoblit tout.

THÉ AT RE D °° HIE KR

Page 1