‹ Theatre D'hier et D'Aujourd'huiChapitre 70 sur 81 · SP ST · texte numérisé non relu

SP ST

Pas une fausse note d’ailleurs dans cette périlleuse analyse. L’ignorance totale de la jeune fille et sa parfaite pureté, l’affolement de Freydières dans ce rôle qui paraît sur les limites du ridicule ou de l’odieux sans y tomber jamais, et surtout les angoisses, les tortures, les remords de la mère : la pensée même d’une objection possible ne vient pas à l’esprit des spectateurs. Depuis Amants, M. Donnay n'avait jamais été en une aussi complète possession de ses moyens. Le 4° acte tout entier est de la plus émouvante beauté. Ecoutez un passage de la scène où Claire Jadin cherche à obtenir de sa fille un aveu. Par un journal déjà qu’elle a surpris et où Madeleine note ses impressions, elle connaît son amour ingénu. De plus en plus, la mère prend le dessus sur l’amante que nous ne découvrirons plus qu’à quelques mots, à quelques cris de douleur aussitôt étouffés :

CLAIRE

Oublie alors que je suis ta mère... dis-toi que nous sommes deux femmes et que les femmes sont égales dans la souffrance d’aimer.… Voyons, parle, je vais t'aider... Pourquoi ne peux-tu plus l’aimer ? L’autre soir, tu lui as peut-être dit. Je ne sais pas, je cherche, n’est-ce pas 2... Quelquefois, lorsqu'on a un sentiment profond, on se trahit malgré soi Et puis, dans l’atmosphère de ce bal, dans la joie d’être jolie et courtisée, tu as peut-être prononcé des paroles significatives. définitives. qu’il n’a pas entendues. qu’il n’a pas voulu entendre.

MADELEINE

Oh ! non, ça n’est pas ça, au contraire.

CLAIRE

Au contraire, ah ! Enfin, ce soir-là, il s’est passé quelque chose. Parle, aie un peu de courage.

MADELEINE

Eh ! bien, voilà... je vais tout te dire, parce que je ne peux plus garder

ga en moi... ça m’étouffe. Eh ! bien voilà ! Oh ! non, ça n’est pas possible ! ça n’est pas possible !

CLAIRE

Madeleine, mon enfant, quoi que ce soit, je t’adjure de me le dire.

MADELEINE

Eh! bien, voilà, c’est une conversation que j’ai entendue. des gens qui parlaient. un homme et une femme que je ne connais pas. J'étais assise auprès d'eux... ild ne savaient pas que j'étais ta fille.

CLAIRE

Oui, oui, et alors ?

MADELEINE

Alors, ils ont parlé de toi. et de lui... et ils ont dit que tu étais sa...

CLAIRE

Ca n’est pas vrai. ça n’est pas vrai!

MADELEINE

Mais tu ne m’as pas laissé.

CLAIRE

Je devine ce qu’ils ont pu dire et je crois les entendre. Je comprends maintenant ton désespoir et ton silence et pourquoi tu m’as parlé tout à l’heure, non pas comme une fille à sa mère, mais comme une femme à sa rivale ; non, je ne suis pas ta rivale. Ma pauvre petite, c’est vrai, tu ne sais pas ce qu’est le monde, maïs un cruel instant ta suffi pour connaître sa méchanceté, sa légèreté et le ton habituel de ses conversations.

MADELEINE

Mais ils ont dit ça de toi, maman, de toi.

. Tout ce dénouement est ainsi vibrant d'humanité et admirable de tact. Pas une parole d’amour ne sera échangée entre les jeunes gens, — seulement un espoir — un espoir que nous sentons une certitude, mais que l’auteur (comme faisait Corneille au dénouement du Cid) s’est bien gardé de nous montrer aussitôt réalisé.

T H É A TRE D HIER IR

Et voici d’autres problèmes encore, d’autres conflits moraux et sociaux. Voici dans l’Affranchie et dans les Eclaireuses la question des droits de la femme, dans le Retour de Jérusalem, la question juive, dans la Clairière, sur qui nous reviendrons, la question sociale, dans Les Oiseaux de passage une évocation savoureuse et pittoresque des milieux anarchistes et révolutionnaires ; voici dans Paraître une satire puissante du monde moderne. Je ne puis m’arrêter à tout cela.

Que M. Donnay n’ait pas eu toujours toute la puissance qu’auraient exigée des sujets si divers, que cette richesse l’embarrasse parfois et qu’il lui arrive de s’y perdre, je n’y contredis pas. Il a du moins élargi la matière dramatique que Becque et M. de Porto-Riche avaient eu une tendance à appauvrir pour la rendre plus vigoureuse. L’auteur des Corbeaux et l’auteur d’Amoureuse montraient à la comédie moderne la vanité de l’ancienne mécanique théâtrale, le prix de la vérité profonde et humaine. M. Donnay, sans rien renier de leur exemple, lui a donné peut-être plus d’aisance, de souplesse et de grâce. — C’est de lui aussi que dérive, en ce sens toute la comédie de ces trente dernières années, celle d'Alfred Capus, celle d’Armand de Caillavet (il serait facile de citer d’autres noms), — cette comédie qui s’efforce de doser, en des proportions variables avec le talent de chacun, l’exactitude de l’observation, la finesse psychologique, la satire, l’émotion et la fantaisie.

Quelques aspects

de la comédie de mœurs

Nous avons vu les principales directions et les chefs de file de la production dramatique pendant les vingt dernières années du siècle passé. En somme, et réservé toujours le cas unique de M. de Curel — tout nous a paru se ramener à deux tendances :

La tendance H. Becque qui se prolonge dans le répertoire du Théâtre libre.

La tendance Porto-Riche, assouplie, élargie, humanisée chez M. Donnay et quelques autres.

Peut-être est-ce tout ce que retiendra l’avenir. En tout cas, le temps fera son œuvre et, en déblayant le terrain, éclaircira les perspectives. Mais, à la distance où nous sommes, il est imprudent de se contenter de simplifications arbitraires. Trop de souvenirs sont encore vivants ; trop d'écrivains restent en vue, dont les tempéraments particuliers rendent difficile un classement rigoureux.

THÉ AT RE D °’ HIER a 222222nnenennnns

Il ne faut pas que l’amour de la simplicité ferme nos yeux à la complexité de la vie. Permettez-moi de vous signaler encore quelques noms — et quelques variétés de cette comédie moderne dont nous avons tracé la ligne essentielle.

La plupart des fournisseurs de nos théâtres, les mieux achalandés surtout, s’en tiennent aux formules diverses que je vous ai signalées, et s’efforcent sur des thèmes connus, de retrouver et d’associer avec adresse les qualités de leurs prédécesseurs. Il y a là un dosage subtil, où plusieurs ont montré un tour de main remarquable, mais sans rien nous offrir de plus que cette dextérité, cette faculté d’imitation ou de combinaison. C’est pourquoi je m'y arrêterai peu.

Est-il bien intéressant de constater que la carrière de M. Henri Lavedan correspond à celle de M. Donnay, avec moins d'originalité, et que son œuvre se déroule sur les trois plans que je vous ai dits : les petits tableaux, genre Vie Parisienne, avec le Nouveau Jeu ou Le Vieux Marcheur, — la comédie satirique de mœurs avec Le Prince d’Aurec (une fois encore le vieux thème d’Augier, la lutte de la noblesse et de l’argent et le triomphe de celui-ci) — des essais de comédie de caractère avec le Marquis de Priola, ou de pensée avec le Duel, — toutes tentatives dont le premier tort est de n’apporter rien de nouveau.

Je ne m’arrête pas davantage à Alfred Capus malgré l’aisance aimable de son optimiste formule, — à M. Abel Hermant, malgré sa vigueur, plus apparente que réelle, aux productions charmantes et adroites (trop adroites

E T D’'AUJOUR D ’ HUI SE ON ee EU CT ENS ent en mne «— ]

peut-être) de MM. R. de Flers, Caillavet, F. de Croissel...

Il me serait pénible de sacrifier de même Jules Lemaître, autrement personnel. De lui non plus cependant je n’oserais affirmer que ce soit un grand créateur dramatique. Son originalité est ailleurs. Il a vu, démonté, discuté tant de pièces, il a compris tant de choses qu’il lui manque peut-être quelque ingénuïité. L'intelligence est dangereuse ; or je ne crois pas qu’il y ait eu à notre époque, exception faite d'A. France, intelligence aussi vive que la sienne, et aussi avertie. Du moins ne lui est-il pas arrivé ce qui arrive souvent, — ce qui est arrivé parfois au père glorieux de M. Bergeret et de Jérôme Coignard. Chez lui, cette culture supérieure, cette finesse d’esprit ne fait aucun tort à la délicatesse morale. Les deux vertus s'unissent pour faire le charme très particulier, très pénétrant, de son œuvre critique, de ses contes et de son théâtre.

Sa curiosité, comme celle de M. Donnay, s’est promenée à travers tous les milieux et tous les ridicules de son temps : le snobisme des salons, les combinaisons louches de la politique, les ridicules du petit monde cabotin ; il joue de tout cela avec une ironie acérée, point méchante et sans amertume. Parfois, il semble prêt à aller plus profond. Certaines tares nous apparaissent, quelques personnages d’une corruption qui pourrait être pénible, cette sémillante Yoyo de l’Age difficile, accompagnée de son père et de son mari — horrible trio qui ferait songer à la Césarine d’Augier ou.encore au Mariage d’Olympe ; nous sommes presque sur le terrain du Théâtre libre.

THÉ ATRE D HIER

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