‹ Theatre d'un jourChapitre 28 sur 60 · SCÈNE II Les Mêmes, HUBERT, SIMONE · texte numérisé non relu

SCÈNE II Les Mêmes, HUBERT, SIMONE

Le ciel est d'un pur, mais d'un pur!... C'est adorable. Je n'ai jamais vu tant d'étoiles.

HUBERT

On voudrait se promener dans la voie lactée.

MADAME HORBAULT.

Pourquoi, lorsqu'on revient d'un tête-à-tête, vantet-on toujours la pureté du ciel?

SIMONE

Cela repose, madame, des impuretés delà terre.... Vous avez dit du mal de nous, pendant notre absence?

LIVRV,

Nous commencions. Vous êtes rentrés à temps.

SIMONE

Et puis vous en diriez un peu, vous savez....

Simone s'est assise.... Les hommes se groupent autour d'elle, sauf Hubert qui va rejoindre Jeanne et fait avec elle un aparté.

MONSIEUR MÉRIELLE.

Ces dames vous accusaient de faire tourner nos têtes....

SIMONE

Est-il vrai qu'elles tournent, ces belles têtes?

LIVRY, MÉRIELLE, HORBADLT, en chœur.

C'est vrai. ,

SIMONE

Eh bien, aimez-moi, mais dépêchez-vous ! peutêtre mes heures sont-elles comptées!...

LIVRY

Que nous dites-vous là?

SIMONE

Je n'ai pas de très bonnes nouvelles de mon mari. Qu'il soit plus souffrant, et je peux être obligée de partir d'une minute à l'autre.

LIVRY

Mais ce serait une abomination !

H0RB.4ULT.

Un cataclysme!

MONSIEUR MÉRIELLE.

Notre mort!

SIMONE

J'aurais le courage de passer sur vos corps. On connaît ses devoirs. Quand mon mari est malade, il ne peut pas vivre sans moi. Exemple : au printemps, j'arrive à Paris... ô surprise ! c'est lui qui, à la gare, ouvre ma portière. — Sa dernière lettre avait trois mois et était datée de Corfou. — 11 me regarde comme en extase et s'écrie : *■ Simone, quelle joie de vous voir! » Qu'auriez-vous répondu, Livry, qui êtes intelligent?

Mon Dieu, quelque chose comme : c Vous êtes bien aimable! » ou bien : « Tiens, c'est vous? »

SIMONE

Moi, j'ai dit avec intérêt : « Ça ne va donc pas? » En effet, ça n'allait pas. Je l'ai soigné deux mois. Quand il a été mieux, il est reparti. Suit un trimestre sans nouvelles.

LIVRY

Bon, ça!

SIMONE

Bon ça, mais ce matin j'ai reçu une lettre des plus tendres. Il aurait envie de m'embrasser, etc., etc.

Et me voilà derechef tourmentée. Il est si délicat, le pauvre ami!...

MADAME HORBAULTjSe levant toute droite à sa place, à part.

Je suis toute seule, moi....

LIVRY

Plaignez-le, un misérable qui s'en va dès qu'il se porte bien !

MONSIEUR MÉRIELLE.

C'est un monstre!

HORBADLT.

Ou un aveugle.

SIMONE

Merci.

MADAME HORBAULT, s'avançant jusqu'au groupe de Simone et des hommes.

Je ne vous gène pas?

SIMONE

Oh! mais pas du tout, chère madame.... Assez parlé de mon mari. Au fond, qu'est-ce que vous faites, tous, pour vous amuser, dans votre jolie ville?

MONSIEUR MÉRIELLE.

Les gens qui n'ont rien à faire chassent. Quand la chasse est fermée, mon Dieu, ils parlent de ce qu'ils ont chassé et de ce qu'ils chasseront. On cause de

politique, et cela nous arrivait pendant que vous regardiez les étoiles....

SIMONE

Oh! fî! des natures éclairées! Voilà qui pour de bon sent sa province!

MONSIEUR MÉRIELLE.

On va au cercle, on lit le journal... tout entier. Ainsi j'absorbe les nouvelles mondaines , les mariages et les morts d'un tas de gens que je ne connais pas. Ça m'amuse tout de même.

SIMONE

Et vos femmes?

Nos femmes s'occupent dans leurs maisons, à l'église, avec leurs amies ; elles se débrouillent.

SIMONE

Elles se débrouillent.... Et le soir?

MONSIEUR MÉRIELLE.

Le soir, nous nous réunissons chez l'un ou chez l'autre Nous jouons volontiers au trente et un.

SIMONE

Le temps doit passer très vite, et gentiment.... Et quelles sont les maisons gaies, ici?

MOXSIECB MÉRIELLE.

Mais... la nôtre, d'abord. Je crois, sans amourpropre, qu'elle est une des plus agréables.

SIMONE

Oh! j'en suis très sûre. Elle est charmante.

MONSIEUR MÉRIELLE.

Et puis celle de nos amis Horbault, que voici, deux ou trois autres.

SIMONE

C'est parfait!... (se levant.) Ferney, mon cher, qu'est-ce que vous faites dans la main de Jeanne?

HUBERT, qui tient la main de Jeanne.

Je dis la bonne aventure.... Allons, bien! me voilà perdu en pleine ligne de cœur... c'est votre faute aussi!... Ah! j'y suis.... Donc, elle va, cette ligne de cœur, tout droit jusque-là, puis elle fait un petit crochet.... Vous voyez le petit crochet?... Alors elle oblique, elle oblique, et elle marche sournoisement vers le mont de Vénus. Voilà le mont de Vénus.... Eh, eh! assez développé, le mont de Vénus!

JEANNE

Et qu'est-ce que ça veut dire, tout ça?

SIMONE

Des bêtises, ma chérie, il veut toujours dire des

bêtises. Cest un mauvais pèlerin qui cherche la route du Venusberg.

JEANNE

Ah! bien!... (se levant.) Je vous avais prévenu, monsieur Ferney, que je ne sais pas rire à vos sousentendus et aux plaisanteries de cet ordre-là.

HUBERT

Pardonnez-moi, je suis au désespoir!

SIMONE

Voyons, ne te fâche pas! Il fait ça par habitude, pas par malhonnêteté.

JEANNE

Mon Dieu, ce n'est pas tant que je me scandalise, mais, vrai, la plupart du temps je comprends mal, et j'en suis humiliée. Nous ne charmons pas notre vie, comme vous, à faire de l'esprit inconvenant. Alors je reste dépaysée.

C'est que c'est plus facile que l'esprit convenable!

SIMONE

Et encore, tout ce qu'on fait passer d'insanités sous ce pavillon! Mais on rit tout de même, elles conversations... échancrées sont les seules qui intéressent les gens.

MADAME HORBAOLT.

A Paris.

SIMONE

Bien entendu, madame, et non pas dans cette ville impolluée !

MONSIEUR MÉRIELLE.

Et, quand on passe la moitié de son temps à parler de choses légères, cela ne donne pas envie d'en faire, l'autre moitié?

HUBERT

On prétend que si.

SIMONE

Il a un peu raison, l'oncle Mérielle. Je crois que bien des femmes arrivent à faire une sottise, un beau jour, presque sans s'en douter, pour avoir longtemps tout laissé dire et tout dit elles-mêmes.

MONSIEUR MÉRIELLE.

Bravo !

Elles ont beaucoup parlé de passions et de chutes, blagué énormément le mariage et les maris. Et elles sont si familiarisées avec l'idée toute simple de....

HUBERT

... De la chose....

m THÉÂTRE D'UN JOUR.

SIMONE

... De la chose, que, le jour où l'homme qui leur plaît vient à passer de la plaisanterie à l'attaque, elles ne savent plus s'indigner.... Et d'ailleurs elles discernent mal le point où commence la concession grave. Suit la catastrophe, qui a été si bien escomptée qu'elle a perdu de sa réelle importance.,..

LIVRY

Tandis que pour nos braves femmes, à nous, qui ne parlent jamais de....

SIMONE

... De la chose....

LIVRY

... De la chose, et qui rougissent d'y penser, elle reste une énormité.

SIMONE

Voilà!... Cependant j'aimerais à savoir sur quoi roulent leurs petits potins, à vos braves femmes?

LIVRY

Très souvent sur les accrocs aux convenances; mais elles glissent sur le tout à fait vilain, — ou le tout à fait charmant, comme il vous plaira.

Le tout à fait vilain. J'admets qu'elles soient

l'occasion. 145

gênées pour en parler : quant à n'y point penser, c'est une autre affaire. Voyons, Jeanne, vous lisez bien ici, comme tout le monde, des romans où madame X... finit par tomber dans les bras de monsieur Z...?

JEANNE

Un peu comme nous avons lu le Voyage au centre de la Terre.... Cela nous amuse, sans nous donner le goût de nous mettre de l'expédition.

SIMONE

Vous êtes des hermines, c'est entendu. Mais il faut dire que vous n'avez pas à rester hermines le même mérite que nous.

JEANNE

Je n'ai pas dit que nous eussions du mérite.

SIMONE

Car, enfin, vous manquez bien un peu d'occasions !

HUBERT

Ah! je salue le grand mot!... En son honneur, si je ne craignais le scandale, je placerais un couplet sur la vertu des femmes, sujet neuf!...

MADAME IIORB.AULT.

Oh! allez!... au point ou nous en sommes!

HUBERT

Je crois donc, avec beaucoup de bons auteurs, que sauf d'admirables exceptions parmi lesquelles, naturellement, sont rangées les dames présentes, si les femmes sont vertueuses, c'est parce qu'on ne leur a pas demandé assez bien, ou pas assez longtemps, ou pas au bon moment, ou même pas demandé du tout d'oublier leur vertu.... Je ne parle pas de celles que hante la vision d'un berceau malencontreux; ni de celles, plus nombreuses qu'on ne croit, qui résistent parce qu'elles ne se sentent pas assez sûres de leur charme intime... — oserai-je dire : de leur anatomie? Il y a tant d'amour-propre dans la pudeur!

MADAME HORBAULT.

Oh! monsieur, vraiment....

HUBERT

Vous m'avez dit d'aller, je vais!... Bien des lys sont demeurés sans tache qui, si l'occasion leur était venue, auraient maculé leur blancheur; l'occasion non pas quelconque, entendons-nous, mais l'occasion « suffisante», mieux que cela, l'occasion « rare», qui peut naître d'une grande passion, d'une audace, parfois d'une vengeance.

MONSIEUR MÉRIELLE.

Est-il paradoxal, ce garçon ! Vous parlez toujours

de vos milieux contaminés, mon cher ami! Mais ici, par exemple, je vous jure que pas une femme ne songe à se mal conduire !

Il y a la femme du maire.

MONSIEUR MÉRIELLE.

Ah! oui, la femme du maire, qui s'est conduite mal, autrefois!... Aussi, pour avoir salué ce phénomène, mon gendre a-l-il été justement conspué.

HUBERT

Mais, cher monsieur, vos concitoyennes mourraient d'envie de se mal conduire, comme vous dites, qu'elles n'en viendraient pas à bout! Il n'y aurait pas dix baisers de donnés que toute la ville le saurait! Ne criez donc pas à la vertu tant que l'occasion, comme le disait tout à l'heure madame d'Autusse, a fait défaut!

SIMONE

Suppose que tu veuilles faire une petite farce, hélas ! tu ne le pourrais jamais, ma pauvre Jeanne !

JEANNE

C'est pour ça que tu me plains et que tu m'appelles ta pauvre Jeanne?

LIVRY

Hubert, j'ai peur que tu ne juges toutes les

femmes d'après les victimes pour qui tu as été « l'occasion rare ». Je crois qu'il y a partout des femmes, et beaucoup, qui restent supérieures à l'occasion, quelle qu'elle soit, et qui sont vertueuses sans effort, comme elles sont brunes ou blondes.

Et bien d'autres qui sont vertueuses avec un peu d'effort, mais qui luttent.

SIMONE

Comme elle a bien dit ça! Est-ce que tu lutterais, ma petite Jeanne?

LIVRY

Tu luttes, ma bonne amie?

MONSIEUR MÉRIELLE.

Et puis, je vais vous surprendre, il y a aussi des femmes qui aiment leur mari, tout bêtement.... Et il y a les vraiment pieuses, qui sont inaccessibles.

MADAME HORBAULT,

Bien dit, monsieur Mérielle!

HUBERT

Pour celles-là, il faut une occasion tout à fait exceptionnelle et j'admets qu'elles aient très peu de chances de la rencontrer. Mais supposons, voulezvous, que telle femme ne se rendrait qu'à un ange! soit! l'ange sera donc l'occasion, très rare, celle-là,

oui. Et la seule femme absolument vertueuse sera celle qui résisterait à Tange.

SIMONE

Heu ! je ne sais pas si l'ange serait aussi demandé que ça.... Et que pensez-vous, observateur cruel, de l'occasion pour les hommes ?

J'ai peur que celle-là ne soit presque toujours suffisante.... Mais assez de théories. Le diable a dit : La théorie est grise, et l'arbre de la vie est vert.

MONSIEUR MÉRIELLE.

Ah! il a dit ça, le diable?... Moi je propose que nous quittions ces terrains peu sûrs pour un honnête trente et un.

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