‹ Theatre d'un jourChapitre 4 sur 60 · SCÈNE III Les mêmes, ANNIE, LOUIS · texte numérisé non relu

SCÈNE III Les mêmes, ANNIE, LOUIS

ADRIENNE

Ensemble, aimable hasard!...

ANNIE, accent anglais.

Moi, je pourrais peut-être quitter monsieur Lefort, mais lui, il ne peut pas me quitter.

LOUIS

Je ne peux pas, qu'est-ce que vous voulez, je ne peux pas.

ADRIENNE

Lefort a du goût. C'est égal, vous feriez mieux, tous, de vous tenir tranquilles et de savourer les joie3 saines des champs. Une autre fois, j'inviterai un bouquet de femmes, d'abord, et puis les hommes tout sec.

LOUIS

Ce que ça serait gai !

ANNIE

Ce ne sera pas la peine de vivre!

ADRIENNE

Allons donc! je vis très bien sans ces bètises-là moi !

PIERRE et LOUIS, ensemble.

Oh! vous!

ADRIENNE

Et bien, moi? je suis bâtie comme les autres, je pense?

LOUIS

Et mieux que la plupart. Seulement, voilà, dans le monde où on aime, si jolie que vous soyez, vous ne comptez pas. Parce que vous ne voulez pas compter! Sans ça...

ADRIENNE

Je l'entends bien ainsi.... Oui, mon plaisir est de regarder les combats de fauves d'un peu haut, sans descendre dans l'arène.

ANNIE

Je pense que pour ne pas prendre part du tout au combat des fauves, il faut avoir le... comment dites-vous en français?... le tempérament très froid.

RENÉE

Bravo, miss Annie! Ces étrangères ont toujours le mot juste.

ADRIEN NE, pudique.

Un tempérament froid, c'est le premier devoir des veuves.

PIERRE

Madame d'Anost a choisi le rôle le moins commun, elle est une amie incomparable. Et je suis touchant, moi, à lui rendre cet hommage, quand elle vient de me desservir.

ADRIENNE

Pour votre bien, mon enfant!

LOUIS

Elle est « l'Amie » tout court.

Oui, oui.... Cependant, Adrienne, soit dit sans vous ofTenser, vous êtes surtout l'amie des hommes.

ADRIENNE

Vous ne m'offensez pas, c'est exact. Les hommes sont des amis délicieux, et vraiment assez sûrs. J'ai plus de confiance en des amis hommes simplement moyens qu'en mes amies femmes les plus solides.

RENÉE

Par exemple !

ADRIENNE

Amoureux fatigants, amants souvent insupportables, soit, et maris... n'en parlons pas. Aussi je

les récuse sous ces trois formes. Mais les bons amis qu'ils font! Et j'en sais qu'on trouve si différents de leur masque, simples, dévoués, bons enfants....

RENÉE

Des vrais amours, quoi!

LOUIS

Cûmme c'est ça ! Bravo ! Ah ! vous nous connaissez bien!

ADRIENNE

Ce qui ne les empêchera pas de se réveiller dans la rue vicieux, vaniteux et égoïstes.

RENÉE

A la bonne heure !

LOUIS

C'est moins ça, c'est bien moins ça.

ADRIENNE

Mais, pendant que je les liens, vraiment gentils! S'ils se confient, et ils adorent se confier, leurs confidences sont sincères, un peu indiscrètes même ; tandis que c'est la joie des femmes d'attraper leurs bonnes amies en versant dans leur sein des épanchements trompeurs !

ANNIE

Les femmes sont rosses.... Nous n'avons pas ce mot en Angleterre, il nous manque beaucoup.

RENÉE

Vous avez la chose?

ANNIE

Nous l'avons.

ÂDRIENNE.

Aussi, dans le combat des fauves dont nous parlions, je prends toujours le parti des hommes.

PIERRE

Très bien! La voilà, l'amie!

ADRIENNE, servant le thé.

Qui veut du thé?... Renée?

Je veux bien. — Moi, je trouve bon que les femmes se déchirent entre elles, mais à la condition de se soutenir devant l'ennemi. Défendre les hommes contre nous, Adrienne, c'est lâche !

ADRIENNE

Comment, c'est lâche de se mettre du camp des faibles? Car ils sont les faibles! Vous pensez bien que je connais trop le monde, j'entends notre monde mondain, pour m'attendrir sur la vassalité des femmes! En revanche, ça m'attendrit toujours de voir un grand imbécile qui va se faire rouler par une petite fûtée.

RENÉE

Il y a aussi des grands fûtes qui roulent de petites imbéciles.

ADRIENNE

Les hommes qui roulent les femmes sont d'une espèce à part. Ils sont eux-mêmes de nature féminine, faux par instinct, ils pratiquent les ruses des femmes et les battent avec leurs propres armes.

RENÉE

Ceux-là sont des gens terribles.

ADRIENNE

Terribles. Mais je ne suis pas leur amie, ils n'ont pas besoin de moi. Ceux qui m'intéressent, ce sont les vrais mâles, les bonnes bêtes, comme vous, Verly.

PIERRE

Merci.

Et comme vous, Lefort.

LOUIS

Merci .

ANNIE

Moi aussi, les vrais mâles m'intéressent!

l'amie des hommes. 29

RENÉE

Et que faites-vous pour les protéger, ces faibles hommes?

ADRIENNE

Je m'emploie d'abord à les retenir d'aimer. — Une tasse de thé, Annie ? — Bien entendu, je ne parle pas du simple flirt, fonction inférieure....

ANNIE

Ohl inférieure!

ADRIENNE

... Et indigne de m'occuper. Je parle passion. Je sais, n'est-ce pas, que l'ami contaminé souffrira par la femme qu'il s'est mise en tête. Alors j'essaie de le sauver d'elle, je lui fais entrevoir un avenir sinistre, je lui dépeins l'objet de sa flamme sous des couleurs fâcheuses, souvent les vraies. Puis je me mets entre eux, je détraque les rendez-vous, je tousse pour réveiller les maris, je suis allée jusqu'à intercepter un petit bleu !

PIERRE

Vous protégez vos amis à votre manière, plutôt qu'à la leur.

ADRIENNE

Certainement, à ma manière, qui est de tuer l'amour dans l'œuf.

RENÉE

Et VOUS réussissez quelquefois cet assassinat?

ADRIENNE

Du cinq pour cent. Quatre-vingt-quinze fois, quand on a prouvé à un homme que la femme aimée ne vaut pas le diable, ça l'enragé davantage. Alors je laisse aller. Et plus tard quand les pauvres amis me reviennent, pantelants et meurtris, je les console par de douces paroles, par des exemples appropriés de gens qui ont souffert avant eux, par une atmosphère d'affection bien chaude. Et je leur donne un bon petit thé. Voulez-vous un bon petit thé, Verly?

PIERRE

C'est ça, soignez-moi.

ADRIENNE

J'ajoute que je travaille dans mon intérêt. La passion rend les hommes idiots. Or, comme je ne leur demande, moi, que leur esprit ou tout au moins leur facilité de conversation, si cette conversation est empreinte d'idiotie, vous voyez ce qui me reste.

ANNIE, curieuse.

Vivant beaucoup avec les hommes, vous n'avez jamais envie qu'ils vous embrassent?

Mon Dieu non.... Et puis, à dire vrai, ils prennent

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si bien l'habitude de me traiter en amie qu'ils n'y pensent guère. Très très rarement je dispose d'un baiser de sœur pour les très très malheureux.

LOUIS

Ça nest pas la peine d'être veuve et d'avoir la libre administration de son capital.

PIERRE

Alors, dans votre idée, que devons-nous faire de nos petites facultés affectives?

ADRIENNE

Rien du tout, vous avez d'autres facultés qui n'ont rien à voir avec le cœur et dont l'exploitation vous suffit très bien. Allez trouver des bonnes filles et ne vous empêtrez pas d'amour!

PIERRE

Ma chère amie, vous me faites froid.

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