‹ Theatre d'un jourChapitre 57 sur 60 · MARCEL, BRIGITTE · texte numérisé non relu

MARCEL, BRIGITTE

MARCEL

Encore une fois, Brigitte,^ qu'entendez-vous faire?

Mon Dieu, vous rendre à votre femme, tout simplement !

MARCEL

Je n'arrive pas à vous suivre. Tout à l'heure, quand Blanche nous a surpris, vous ne vouliez voir dans cette chose grave que le hasard heureux qui allait nous réunir. Et, maintenant... rien de nouveau n'est survenu, que je sache !

BRIGITTE

Rien de nouveau, vous croyez"? Alors vous ne sentez pas que toute cette conversation avec Noireterre a été une insulte pour moi ? Au lieu de larréter au premier mot, vous lui avez permis de démolir et presque de bafouer notre pauvre idéal d'avenir!... Et vous l'écoutiez tristement, inquiet, mesurant vous-même les obstacles!

MARCEL

Ne vaut-il pas mieux les regarder en face pour apprendre à les vaincre?

BRIGITTE

Si vous m'aimiez uniquement, vous ne les auriez pas vus. Vous auriez marché en avant, les yeux en haut ! Et de quel bel élan, moi, je vous aurais suivi!.,. Mais un pas comme celui-là ne peut être fait en tremblant. 11 est clair que la chose est assez folle. Par suite, dès qu'on raisonne, on reste chez soi. Restons chez nous.

MARCEL

C'était beaucoup pour vous, Brigitte, que je redoutais certaines déceptions.

Ahl C'était pour moi? Et c'est en mon honneur aussi que vous vous êtes pris de colère parce que cet homme a secoué votre jalousie? Le piège était grossier, vous y êtes tombé comme un enfant.... Ah! il a bien joué sa petite comédie, celui-là.... Je lui en sais gré, il nous a rendu service.... En un mot, Marcel, je ne veux pas d'une vie si mal offerte. Le cadeau vous coûterait trop, je le refuse.

MARCEL

Cependant, j'aurais consacré ma vie à vous rendre heureuse !

BRIGITTE

Soit! Eh bien, je crois que vous y auriez mal réussi.... Tenez, il peut se faire qu'un jour il me

monte quelques bouffées de regret, le cœur des femmes est si lâche!... Mais aujourd'hui, je vous aime vraiment bien peu!

MARCEL

C'est vous, Brigitte, qui parlez ainsi !

BRIGITTE

C'est moi. Je vous ai vu trop craintif devant un avenir qui était un rêve adorable, quand ce rêve ne devait pas se réaliser. Vous êtes ainsi, les hommes, ce qui est à votre portée devient sans prix.

MARCEL

Vous avez le droit de n'être que sentiment, et nous réfléchissons davantage. C'est un tort, soit. Ce n'en est pas moins vous qui reculez, alors que moi, je suis toujours prêt!

Merci mille fois, vous êtes bien aimable. Je refuse de m'erabarquer avec un pilote aussi douteu.x.

MARCEL, sincère.

Et cependant, mon amie, je vous jure que je vous aime!

BRIGITTE

Vous me * rairaez » un peu, parce que vous allez

me perdre. Mais au fond vous êtes soulagé, avouez-le donc.

MARCEL

Je ne suis pas soulagé, je suis torturé. Vous étiez pour moi la fantaisie, l'amour, le crime, si vous voulez, et c'était charmant I

BRIGITTE

Mais puisqu'il s'agit aujourd'hui d'un foyer, vous aimez autant le vôtre, n'est-ce pas?

MARCEL

Il est certain que le point de vue est différent.... Mais à ce foyer, sans vous, je ne serai jamais heureux.

BRIGITTE

Oui, je sais que vous auriez aimé à m'y garder. Finie, cette combinaison-là!... Allons, voici le moment oîi les gens qui se séparent fâchés se promettent une éternelle amitié.... La promettons-nous?

C'est peu de chose!

BRIGITTE

Peu de chose, et peut-être trop encore.... L'amitié est un fruit délicat qui mûrit sur un arbre choisi, et non pas sur les branches mortes de l'arbre

d'amour.... Et puis, assez de phrases, je me souviens seulement avec joie que je suis veuve et libre !

MARCEL

Brigitte, vous n'avez pas de cœur!

BRIGITTE

•J'attendais ce mot. — Voici Blanche!

Blanche entre avec Noireterre.

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