I.A DUCHESSE
Je sais tout cela, monsieur.
GRANDET
C'est juste, madame; mais ce que vous ne savez peut-être pas, c'est qu'il y a une grande différence entre nos caractères, et qu'il y en eut une non moins grande dans notre conduite. Jumilly, simple et bon, comme tous les hommes vraiment distingués, ne s'occupait que de combats, de gloire et de stratégie; moi, je consacrais les loisirs de l'ambulance à des choses beaucoup moins sérieuses ; de sorte que nous sommes arrivés tous les deux à cette époque de la vie où notre avenir doit se décider, moi avec un cœur tant soit peu racorni par l'expérience, lui avec une âme encore neuve et candide.
LA DUCHESSE
Où voulez-vous en venir, monsieur?
GRANDET
M'y voici, madame !... Il était facile de prévoir qu'un jour ou l'autre Jumilly finirait par connaître l'amour, et que ce sentiment, nouveau pour lui, exercerait une grande influence sur sa destinée. Tout dépendait de la femme qui, la première, fe- rait battre son cœur : j'en tremblais, je l'avoue, et je n'avais pas tort!... Mon ami vous a vue, madame, et le malheur que je prévoyais est arrivé.
LA DUCHESSE
Un malheur?... monsieur!...
GRANDET
Vous avez daigné me promettre toute votre indulgence, et , d'ailleurs, je n'ai pas l'habitude de farder ma pensée... Oui, madame, ce fut un malheur ; j'ai vu naître la passion de Jumilly; cette passion, vous avez tout fait pour l'allumer ; il ne vous cherchait pas, c'est vous qui l'avez attiré ; doux regards, propos séduisants, espérances enchanteresses, vous avez tout mis en usage, et dans quel but? pour qu'on vît à vos pieds cet homme si supérieur aux autres hommes!... Pendant plus d'une année j'ai été le contident de ses douleurs, le témoin des alternatives de crainte et d'esp('rance où vous vous plaisez à le ballotter : votre réputation était venue jusqu'à moi, madame, et la situation de mon pauvre ami me désolait. Je n'ai rien négligé pour le guérir; j'ai commencé par lui dire de vous un mal affreux.
LA DUCHESSE
Ah!...
GRANDET
Oui, madame : je lui ai annoncé que vous n'aviez pus d'autre intention que de torturer son cœur, de vous faire un esclave soumis et dévoué de l'homme sur qui tous les regards sont fixés, et qu'un beau jour vous le planteriez là quand vous vous seriez bien amusée de son amour et de son désespoir.