SCÈNE I
LA DUCHESSE
(.Vu lever du rideau, elle entre en scène par la porto de droite, va à la fenêtre, puis revient surir devant.)
LA DUCHESSE
Je croyais avoir entendu une voiture... non, ce n'était pas ici. (Elle sonne, un domestique entre.) At-on porté les lettres que j'ai données ce matin ?
LE DOMESTIQUE
Oui, madame : Joseph est allé chezM. Grandet; il n'était pas encore revenu de la campagne où il est depuis quinze jours, mais Joseph a cru devoir laisser la lettre, parce qu'on l'attend ce matiu sans faute.
LA DUCHESSE
G'est bien, et l'autre?
LE DOMESTIQUi:.
Celle qui était adressée à M. de Jumilly? c'est moi-même, madame, qui m'en suis chargé, et je l'ai remise en mains propres, au moment où le général allait monter en voiture : il m'a dit en mettant la lettre dans sa poche : Il n'y a pas de réponse.
LA DUCHESSE
C'est bon!... Voilà tout, sortez. (Le domestique sort. Seule.) Pas de réponse!... oh! mon Dieu, toujours la même chose!... Ne le vcrrai-je donc plus? Trois semaines se sont écoulées depuis co. jour,
ce jour fatal où j'ai senti près de lui... chez lui... que Jumilly m'était plus cher c{ue tout au monde; trois semaines, et il n'est pas venu!... je lui ai écrit... et point de réponse!... je l'ai cherché dans tous les lieux où je le voyais autrefois... et je ne l'ai pas trouvé!... que fait-il?... où est-il? s'il savait ce qui se passe dans mon cœur! ah! il me l'a dit: il est des hommes qui ne pardonnent point!... aussi, pourquoi jusqu'au dernier moment ai-je caché ce que je sentais là?... je ne voulais pas rester humiliée devant lui; je l'ai bravé, je me suis montrée jusqu'au bout flère, indifférente et dédaigneuse!... oh ! si, au lieu de cela, je lui avais dit la vérité! si j'avais répété mille fois ce qu'il ne voulait pas croire: Henri, je t'aime!... il aurait été convaincu!... il serait là, comme autrefois, tendre et dévoué!... S'il revenait! s'il pouvait revenir! si seulement il m'était donné de le retrouver pendant une heure tel que je l'ai vu durant une année entière! (Elle reste absorbée.)