RU Y GO M FIS
Oh!... il faut que je hi voie à l'instant, que je la remercie...
CHARLES, l'arrêtant.
Eh bien, eh bien! de quoi donc?... est-ce que tu as perdu l'esprit?...
RU Y G CM ES, à lui-iuême, regardant d'un côté
du théâtre.
Grand Dieu!... je ne me trompe pas!... c'est elle
qui revient de ce côté! (A Charles.) Une grâce,
sire, une grâce î... je vous en conjure à genoux !...
CHARLES
Est-ce que tu as besoin de te mettre comme ça?... Lève-toi donc!... je t'entends bien mieux (juand tu es debout!... que me veux-tu?...
RU Y GOMÈS
Sire... je vous en prie... allez-vous-en!...
CHARLES
Que je m'en aille?... voilà une singulière faveur que tu me demandes !...
RUY GOMÈS
En ce moment, c'est la plus i)récieusc i)our moi.
CHARLES
Merci, mon ami Ruy Gomès!... mais pourquoi donc veux-tu que je m'en aille?...
RUY GOMÈS
Il faut que je parle seul à cette dame qui vient par ici, il le faut absolument.
CHAULES, regardant. Cette dame?... mais c'est la duchesse d'Ascoli.
RUY GOMÈS
Sans doute!... la voilà qui approche!... au nom du ciel, sire...
CHAR LE s.
Allons, j'olx'is, monsieur le lieutenant... mais que va-t-on dire d'un roi ([ue son sujet uKit à la porte ?
RtY GOMÈS.
Ah!... sire!... (Charles .sort à droite.)
SCtNK VI.
LA DIJCIIKSSE, UUY GOMÈS.
LA DUCHESSE, à elle-même, en entrant par le fond.
Il est encore ici!... Dieu soit loué!... (liant.) Monsieur Ruy Gomès...
RUY GOMÈS, s'élaurant vers elle.
Ah!... madame!... je vous revois donc enlin !...
LA UUCHESSE, avcc agllation.
Il est trop tard, monsieur, il est tmp tard!... Ecoutez, c'est l'humanité, c'est la compassion (jui me ramènent vers vous : il faut que vous songiez
à votre sûreté, que vous quittiez Madrid à l'instant même!... Des ordres sont donnés contre votre liberté, contre votre vie.
RUY GOMÈS
Eh! que m'importe, madame?... vous êtes libre cnrore, vous!
LA DUCH ESSE
Non, monsieur, je ne le suis plus... je ne le serai plus dans une heure.
RUY GOMÈS
Eh quoi! madame... vous signerez?...
LA DUCHESSE
Il le faudra bien !
RUY GOM Es.
Qu'entends-je?... Il serait donc vrai?... Si je trouvais un moyen d'empêcher encore cette union, vous ne me maudiriez pas?... vous l'espérez, vous le désirez, peut-être?...
LA DUCHESSE, vivement.
Je n'ai pas dit cela !
RUY GOM ES.
Oh ! de grâce, laissez-moi une pensée qui me rend tout mon espoir.
LA DUCHESSE
Encore une fois, monsieur, écoutez-moi : il ne s'agit plus de toutes ces folies!... Par une fatalité que je ne puis vous expliquer, quand j'ignorais ce que vous étiez devenu, c'est moi qui ai dénoncé votre retour au marquis; ses soupçons se sont éveillés, et, ainsi prévenu, vos ruses, votre audace ne sauraient tromper longtemps sa vigilance : cessez donc une lutte inutile qui vous perdrait sans retour ! Fuyez, monsieur, fuyez!... la mort, voilà ce que vous avez à craindre du marquis do Santa-Crux.
RUY GOMÈS
Ah !... dites-moi plutôt ce que j'ai à espérer de vous.
Mais rien... monsieur, rien!... et j'étais loin do soupçonner, je l'avoue, qu'après trois mois...
RUY GOMÈS, à part.
Elle les a comptés! (Haut.) Eh! ne fallait-il pas vous mériter, madame?... tâcher de devenir grand d'Espagne, général, que sais-je?... effacer cet odieux reproche d'ambition , ce nom humiliant d'enfant que vous m'aviez jeté pour adieu?... Moi, un enfant!... ah! j'aurais voulu vivre des siècles pondant ces trois mois!... me vieillir à force de gloire et de blessures!... nuilhcureusement la gloire est capricieuse, et il n'y a pas do blessures pour tout le monde!... j'y ai travaillé sans relâche pourtant!... Dès qu'on a parlé de guerre, je me suis occupé de science militaire, j'ai tracé des plans de campagne.
I \ DUCHESSE
Vous, monsieur?
RUY GOM È8.
Oui, madame!... et, au milieu des commentaires de tous les grands capitaines, je suis par-
VOULOIR, C/EST POUVOIR
venu quelquefois à vous oublier... pendant une lienrc!..,unelicuretoutentit"re!,,. jugez si je vous aime!... Enfin la guerre a commencé : quel bonheur :... je pouvais penser à vous tout à mon aise, sans inconvénient, avec avantage niùme!.., et la preuve, c'est que pendant une des mille distractions que votre souvenir me causait, j'ai reçu un nia.Knili(|ue coup de sabre qui, bien placé, pouvait me valoir dix années au moins!... malheureusement il m'est tombé sur la tête, et ça ne se voit pas!... un éclat d'obus aussi m'avait atteint à la jambe; on parlait de me la couper...
LA DUCHESSE, vivemeut.
Quelle horreur! Comment!... vous exposer ainsi!...
m Y G CM Es.
Une large balafre au milieu de la figure, une jambe de moins, voilà qui m'aurait joliment vieilli!... on n'aurait plus dit que je suis un enfant!... mais, hélas! je n'ai pas de bonheur!... En huit jours mon coup de sabre a été guéri, et, quant à ma jambe, j'en souffre bien encore un peu, mais je ne boite seulement pas!...
LA DUCHESSE
C'est bien dommage, en vérité!... Allez, monsieur, vous êtes fou!...
RUY GOMÈS
Oh! je vous en prie, accordez-moi encore du temps!,., qu'il vienne une nouvelle guerre, et je vous promets...
LA DUCHESSE
De vous faire tuer, n'est-ce pas, pour n'avoir plus l'air jeune?...
RUY GOMÈS
C'est un si grand crime à vos yeux!
LA DUCHESSE
Eh! non, monsieur, non; je ne veux pas que vous mouriez, et je le prouve en venant vous avertir du danger qui vous menace.
nu Y GOMÈS.
Ah! madame, le seul danger que je craigne, le seul auquel je songe , c'est ce funeste mariage...
LA DUCHESSE
Quand ma parole est donnée, quand le roi a engagé la sienne, puis-je résister?...
R l Y GOMÈS.
Et si je le décidais à la retirer?...
LA DUCHESSE
La retirer?... mais... comment?...
RUY GOMÈS
C'est mon secret!...
CHARLES, fliitr'ouvraiit la porte.
As-tu bientôt fini?...
LA DUCHESSE
Ciel!... le roi!... (Elle s'échappe vivement du côté par où elle est entrée.)