LÉ0\ARD
Six mois! peste c'est quelque chose dans une vie de seize ans!
CÉCILE
Quand j'arrivai ici, la première personne «lue je vis assise près de maman, ce fut Léopold, et, je ne sais pourquoi, l'idée me vint presque tout de suite que c'était là le mari qu'on me destinait. Ses soins empressés, pour ma mère et pour moi, ne me laissèrent bientôt plus de doute. Il était si facile de voir qu'il m'aimait, quoiqu'il ne me le dît pas, sans doute parce que maman, me trouvant trop jeune encore pour me marier, le lui avait défendu ; mais je ne fus pas longtemps à deviner tout cela.
Et i\ quoi donc, s'il vous plait?
CÉCILE
A la différence des regards et des manières de Léopold quand ma mère était près de nous, ou lorsqu'elle n'y était pas.
LÉONARD
Voyez-vous le coup d'œil de ces jeunes filles, comme c'est juste!...
CÉCILE
Oh! c'est que la différence était grande ! quelquefois mCme, mais toujours quand ma mère était là, il me traitait avec une brusqueiie, une impatience telles que si cet amour, qu'il avait fait naître dans mon cœur, ne m'eût rendue clairvoyante , j'aurais cru qu'il avait de la haine pour moi, et peut-être de l'amour pour une autre. MADAME DE LUCY, avec tronble.
Pour une autre?... Cécile, une telle pensée...
CÉCILE
Oh : rassure-toi, maman ; elle ne durait qu'un instant; car, dès qu'il croyait n'être pas aperçu, il me regardait, et d'une façon qui me tranquillisait bien vite. Une fois aussi , par malice , je parlai devant lui de la possibilité de mon mariage avec un autre... Léopold devint pâle, mais pâle... (A Léopold.) Pardon, mon ami, vous avez dû i bien souffrir en ce moment, et cependant, moi, je fus bien contente.
LÉONARD, riant.
Méchante enfant! (Regardant madame de Lucy qui vient de passer son mouchoir sur sa figure.) Mais tu es bien pâle aussi, Clarisse!... est-ce que tu continues de souffrir?