ACTE TROISIKME
MADAME l)K I. UCY.
I¥ut-ôtre n'y fais-tu pas attention , pcut-(Mrc
ne to rends-tu pas compte do ta conduite; mais
tu n'es plus la nit^me avec tout ce qui t'entoure :
tu nous évites, tu nous fuis; ton mari lui-même...
CÉCILE, -vivemeut.
Se serait-il plaint de moi?
MADAM E DE LLCY.
Oh non! mais il s'afflige; comme ta mère, il déplore ce manque de confiance qui lui fait craindre pour l'avenir... Ah, Cécile... ma fille... quand il dépend de toi de nous rendre tous... (Avec effort.) heureux...
CÉCILE, amèrement.
Heureux?... vous savez bien, vous, ma mère, ([uc cela n'est pas possible, que cela ne sera jamais possible I...
MADAME DE i.ucv, étonnée.
Que dis-tu ? que signifie ce ti'ouble, ce découragement? Réponds-moi donc! que tu es cruelle... Tu vois bien que tu as un secret, et que tu le caches à ta mère?...
CÉCILE
Oii, mon Dieu !... comme vous me pressez, comme vous me tourmentez; vous voulez donc tout savoir? Eh bien... ce qui vous étonne en moi, m'étonne aussi, oui... je ne suis plus la môme... mon caractère est changé, il est devenu bizarre, capricieux, comme vous le disiez tout à l'heure; ce qui me plaisait, ce que je désirais avec le plus d'ardeur, me déplaît à présent; je suis injuste sans doute, j'ai voulu me vaincre; depuis quinze jours, j'ai lutté... tous mes efforts ont été inutiles. Jugez maintenant, jugez si de tels sentiments peuvent tarder à en faire naître de semblables chez celui qui le> inspire, jugez si je dois être odieuse à Léopold...
MADAM E DE LLCY.
Toi?... oh, Cécile!...
CECI LE
Le voilà mon secret ! vous n'avez pas voulu qu'il mourût avec moi; vous me l'avez arraché!... Vous ne m'interrogerez plus maintenant, vous ne vous étonnerez plus; vous me plaindrez!... voilà ce que j'éprouve, voilà pourquoi la pauvre Cécile ue peut rien désormais pour le bonheur de personne!
MADAME DE LICV.
Je ne saurais te comprendre...
SCÈNK V.
Les Mèmis, LKONARD, LKOPOJ.D.
LÉo^Ai'.D, dans la coulisse.
Par ici, mon cher Lé'ojiold, par ici.
C'est lui ! laissez-moi m'éloigner.
M A D A M E D V. L i: C Y , l'aiTÙtant.
Oh! ne !<■ fuis pas, je t'en prit^I... Lcoulr-lc, c'est ton devoir, et bientôt sa préscoce aura di^
sipé la fâcheuse impression qu'un mot, peut-être mal interprété, a laissée dans ton esprit; car il faimo, lui!... oui, il t'aime!... tu peux t'en fier à ta mère.
LÉON A no, enti-ant en scène avec Léopold. Je ne me trompais pas : voici ces dames. (A demi-voix.) Quand je dis ces dames, je ne sais pas trop pourquoi je mets cela au pluriel; la maladie de ma nièce a eu des suites bien contrariantes pour vous, mon bon ami...
LÉOPOLD, à madame de Lncy.
Vous, au jardin, madame!...
CÉCILE, à part.
Je tremble, je frémis à sa vue!
LÉOPOLD, à madame de Lucy.
Vos amis peuvent donc désormais ne plus concevoir d'inquiétudes sur une santé qui leur est si chère?
MADAME DE LICV.
Je me sens tout à fait bien.
LÉOPOI.D.
Sûrs que vous nous accompagnerez, nous pouvons donc, Cécile et moi, accepter l'invitation de l>a! que je viens de recevoir?
CÉCILE
Un bal?... ne comptez pas sur moi; je ne danse pas... je ne veux pas danser.
LÉOPOLD
Il y a quinze jours, à peine, c'était le plaisir que' vous préfériez.
CÉCILE
Kh bien! j'ai changé... car on ne me ferait pas danser... pour rien au monde.
LÉONARD
II me semble, ma petite Cécile, que, depuis ton mariage, tu ne t'es pas beaucoup fatiguée au bal, et que celui-ci pourrait, à la rigueur, te servir de bal de noce.
CECI L E
Je vous répète que je ne danserai pas.
LÉONARD
Cependant...
N'insistez pas, monsieur, je vous en prie; ce qu\)\\ accorde sans effort peut êlrc agréable, mais ce qu'il faut arracher par la prière et par une pénible instance n'a plus aucun prix à mes yeux.
MADAME DE LCCV.
Léopold, ne prenez pas trop vivement le refus de Cécile : quand vous êtes arrivé, elle me faisait part d'une indisposition.
LÉOPOLD, vivement, et passant entic Léonard et Cécile.
Serait-il vrai'... vous, Cécile, soutlVante!...
CÉCILE
Mais non, monsieur, non! ne croyez pas ma mère... jamais je ne me suis mieux portée. MADAME DE L i C Y , très-doucemcnt.
Si l'ait, tu es malade... iws sérieusement, j'en ai
UN SECRET DE FAMILLE
l'espoir... car, si tu veux pcoutor tu iihto, ton mal sera bientôt g;uLTi.
ci'; Cl ne.
Je ne sais ce que vous voulez dire, à moins qu'il ne soit bien reconnu que le refus d'un bal est une maladie.
MADAME DE t.iiCY, d'un ton siipplianl. Cécile!...
i.KOPOi, D, tristement.
Vous le voyez, madame, Cécile serait fàclu'c qu'on pût attribuer sa résolution à un motif autie que sa volonté.
CKCI I.K.
.rai du moins le mérite de ne savoir, ni de no vouloir tromper.
Ah çà! qu'est-ce que tout cela signifie?... C'est tout au plus si vous ôtes mari et femme (et quand je dis tout au plus, je m'entends), et déjà vous vous chamaillez comme si vous aviez fait ensemble une traversée de deux ans!
C'est moi qui ai tort, monsieur, moi seul ; j'ai eu le malheur de proposer quelque chose à Cécile, mais dorénavant je promets bien de lui éviter une semblable contrariété : je m'abstiendrai de toute prière et de toute proposition .
CÉCILE
Eh bien, oui, monsieur, c'est cela!... vous m'obligerez; car enfin que me veut-on? que me deniande-t-on? je ne vais pas vous troubler, moi; je ne me plains pas de vous, qu'on me laisse!... puisque mon caractère et ma personne ne peuvent que blesser et importuner!
BR lOI. ET, Cntl'.'int.
Madame d'Aubray attend madame dans son appartement.
CÉCILE
Madame d'Aubray!... ah! je vais...
MADAME DE LUC Y, l'arrêtant.
Non, mon enfant; reste, reste ici... je t'en conjure!... c'est moi qui vais la recevoir,. , Ton oncle me donnera la main.
De tout mon cœur.
MADAME DE L L' C Y , bas à Léonard.
Quelques moments d'entretien avec son mari lui rendront le calme.
LÉONARD, bas.
C'est cela!... un tôte-à-tMe entre deux jeunes époux, qui ne le sont pas encore, ça arrange bien des choses. (Ils sortent.)