SCÈNE I
(Au lever du rideau, Cécile est assise devant la table sur laquelle est tout ce qu'il faut pour écrire.)
CÉCILE, seule.
Il y a maintenant trente lieues entre eux et moi... J'ai dû les fuir. Il me semble que je respire mieux ici... Réfugiée dans cette campagne où mon enfance s'est écoulée si heureuse, peut-être retrouvcrai-je le calme... Mais cette insouciante gaîté, ces plaisirs sans trouble qui marciuaient toutes mes journées, ils ont disparu. Ah ! c'est qu'il est des douleurs qui flétrissent tout... J'ai dû m'éloigner... il le fallait; la vie n'était plus possible ainsi. Moi qui suis venue les séparer, moi qui ne suis qu'un obstacle à leur amour, j'accomplirai le sacrifice... Ma pauvre mère, comme elle fut généreuse!,.. Léopold!... il me plaint aujourd'hui, mais il finirait peut-être par nie haïr!... En échange de cette félicité que peignaient si bien ces lettres cruelles, que lui donnerais-je, moi, malheureuse fille dont l'âme ne s'ouvre plus qu'à la douleur?... Oh! non, je ne veux pas qu'on me haïsse... Soyons généreuse aussi!... Seule dans cette campagne, je tâcherai de revenir en arrière; j'essayerai d'oublier... et l'on m'oubliera!... Écrivons-lui; je veux qu'il connaisse ma résolution... (Elle se place à la table et écrit.) Non, le cœur ne peut aimer deux fois!... pas d'espérance pour moi !... Cette union fatale, ce fut un moment d'erreur, d'égarement; que ce jour s'efface de notre souvenir... (Cette phrase a été prononcée pendant qu'elle écrivait.) Il comprendra le sentiment qui dicte ma conduite... Plus tard, nous pourrons nous revoir; maintenant, c'est impossible!... (Elle a fini d'écrire, elle plie sa lettre, sonne, un domestique entre.) Qu'un homme selle un cheval et qu'il porte cette lettre k la poste voisine. (Le domestique sort.) Je me sens mieux !... mon âme est plus calme.
SCÈN E IL CÉCILE, LÉONARD, entrant parla porte de gauche.
LÉONARD
Cécile!... ma petite Cécile.
Ah! pardon, mon oncle, je ne vous voyais pas.
LÉONARD
Toujours dans tes rêveries!... Tu ne fais donc
pas attention â mon dévouement'?... Quand, il y a cinq jours, je t'ai vue sortir de l'hôtel de \ mère, ai-jc hésité une seule minute à te suivi ^ous voilà maintenant dans ta terre de Bellevn je viens te prodiguer mes soins et mes consni tiens, et c'est â peine si tu m'adresses une i);irole?
CÉCILE
C'est vrai, mon oncle, mais vous m'excusez.
LÉONARD
Certainement, je t'excuse!... mais qu'est-ce (inr nous allons faire ici?
CÉCILE
Qu'importe! pourvu qu'on m'y laisse en i pos...
LÉONARD
Diable! tu comptes donc t'établir pour long- | temps dans cette campagne?
CÉCILE
Oui, mon oncle.
LÉONARD
Ah! ah!... et ceux que nous avons laissés là-bas, n'y penses-tu point?
Oh ! sans cesse.
LÉONARD
Et cela ne te donne pas envie de les revoir?
CÉCILE
Je ne le pourrais pas.
LÉONARD
Comme ils doivent souffrir!
CÉCILE
Pas plus que moi.
LÉONARD
Et tu ne veux pas leur donner signe de vie?
CÉCILE
Je viens d'écrire.
LÉONARD
Ah! tu as écrit... (A part.) Et moi aussi, grâce à Dieu!... il y a quatre jours.
CÉCILE
Ils comprendront le motif de ma conduite.
LÉONARD
Oui!... Eh bien! ils seront plus heureux que moi; car enfin, ma bonne amie, si cela continue, j'en perdrai la tète. Je fais deux cents lieues pour assister à la bénédiction, j'arrive, je te trouve mariée... et heureuse!... une joie qui perçait, qui' éclatait sur tous les traits de ton charmant visage... Naturellement, me voilà enchanté... d'autant plus
ACTK OUATIIIEMK.
que mon nouveau neveu me faisait l'ctTet d'un aimable garçon... Je me retourne, ce n'est plus ça... calamités sur calamités I... Ta mère malade, ton caractère qui de blanc devient noir, ta fuite, etc.. beaucoup d'ctc... sans compter ce dernier voyage... Mais tout a une fin... -Je ne sais rien, je n'ai rien compris... Voilà trois semaines que je vis dans un nuage, j'en veux sortir, je veux savoir et comprendre. Nous sommes seuls, personne ne viendra nous déranger. Assieds-toi là, en face de moi, et réponds franchement à toutes mes questions.
CÉCILF.
Mais, mon oncle...
11 n'y a pus de mais, il n'y a pas d'oncle... il y a un juge...
CÉCILE
Un juge!...
LÉON A no.
D'instruction... ou plutôt, rassure-toi, un juge de paix, de concorde, qui veut absolument que sa nièce, sa petite Cécile, son seul intérêt sur la terre, soit contente... qui désire ardemment des petits-neveux pour les gâter, les chérir, pour égayer sa vieillesse... Kt si ton mari et toi, vous vivez à trente lieues l'un de l'autre, tu sens bien... Ainsi, tu vas répondre.
CÉCILK.
C'est impossible.
LÉON A RD
Allons donc!... Oh! je serai d'une délicatesse, tu vas voir... Et d'abord, pourquoi la maladie de ta mère t'a-t-elle frappée si fortement, quand cette maladie n'avait rien de grave et a si peu duré?...
CÉCILE, hésitant.
Ce n'est pas sa maladie...