ACTE Il, SCENE Xx. eek
Mais, avant que d’en parler, recevez mon compliment,
monsieur, sur la distinction flatteuse que vous venez (’ob-
tenir. Le plus digne usage des lettres de noblesse est , sans
doute, de décorer des citoyens aussi utiles que vous. AURELLY.
Utiles : voila le mot. Qu’un homme soit philosophe, qu’il. soit savant, qu’il soit sobre, économe ou brave : eh bien!... tant mieux pour lui. Mais qu’est-ce que je gagne a cela, moi? L’utilité dont nos vertus et nos talents sont pour les autres est la balance ow je pése leur mérite
SAINT-ALBAN
C’est a peu prés sur ce pied que chacun les estime. MELAC PERE a part.
Comment faire maintenant pour partir AURELLY. i=
Moi, par exemple (je me cite parce qu’il en est question), je fais battre journellement denx cents métiers dans Lyon. Le triple de bras est nécessaire aux appréts de mes soies. Mes plantations de mariers et mes vers en occupent autant. Mes envois se détaillent chez tous les marchands du royaume: tout cela vit, tout cela gagne; et Vindustrie portant le prix des matiéres au centuple, il n’y a pas une de ces créatures, a commencer par moi, qui ne rende gaiement al Etat un tribut proportionné au gain que son émulation lui procure.
SAINT-ALBAN
Jamais il ne perdra cette belle chaleur.
AURELLY. ;
Et tout Vor que la guerre disperse, messieurs, qui le fait rentrer ala paix? Qui osera disputer au commerce l’honneur de rendre a l’Etat épuisé le nerf et les richesses qu'il n’a
plus? Tous les citoyens sentent Pimportance de cette tache : le négociant seul la remplit. Au moment ou le guerrier se repose , le négociant a le bonheur d’étre 4 son tour Phomme de la patrie.
; SAINT-ALBAN
Vous avez raison. ; AURELLY.
Mais laissons cette conversation, monsieur : qui vous ra~ méne si tét en ville?
SAINT-ALBAN
Probablement le méme objet qui faisait partir monsieur de Mélac. Ma compagnie me rappelle; elle me charge... Vous permetfez que nous traitions devant vous...
: AURELLY.
Vons vous moquez. Pour peu que...
11 n’y a point de mystére. L’objet de ma mission est de rassembler tous les fonds de cette province épars dans les caisses de nos divers receveurs, et de les faire passer sur-lechamp a Paris.
MELAG PERE a part.
Qu’entends-je?
AURELLY.
Ce n’est pas l’affaire d’un moment.
SAINT-ALBAN
Javais d’abord cru Vopération plus pénible : mais j’ai appris, dans ma tournée,: que j’avais des graces a rendre a Pexactitude de monsieur de Mélac: il m’a sauvé les trois quarts de Pouvrage. ;
MELAC PERE interdit.
Monsieur...
AURELLY.
Ah! vous pouvez vous flatter, messieurs , que vous n’avez pas beaucoup de receveurs de cette fidélité: il est exact et toujours prét. 1] ne fait pas travailler vos fonds, lui.
SAINT-ALBAN
Nous estimons trop monsieur de Mélac pour lui faire un mérite dune chose aussi simple. Commencons donc par envoyer cet argent si désiré. Alors, dégagé de tous soins, je pourrai jouir du plaisir de philosopher quelques jours avec vous. :
(Mélac pére parait plongé dans une profonde réveric. Saint-Alban continue a Aurelly.)
A propos, monsieur, vous ne me dites rien de mademoiselle
votre niéce, la plus aimable...
Monsieur, il lui est arrivé un grand malheur. SAINT-ALBAN, Un malheur!
AURELLY.
Oui, monsieur. Elle avait arrangé pour ce soir le plus beau ,
le plus brillant concert...
SAINT-ALBAN
Qui peut avoir renversé ce charmant projet?
AURELLY. ;
Faut-il le demander? notre philosophe. I] nous a remontre qu’en ce temps de crise mille honnétes gens étaient peutétre au désespoir sur les payements, et que ce ton de féte,.. Voyez son air consterné dés qu’on en parle.