ACTE III, SCÈNE VI
(Il met son pied sur le corps de Tarare.)
Je sens que la fureur m'égare!...
(Il regarde Tarare.) Malheureux nègre , abject et nu , Au lieu d'un reptile inconnu Que du néant rien ne sépare , Que n'es-tu l'odieux Tarare !
Avec quel plaisir , de ce flanc , Ma main épuiserait le sang!...
Si l'insolent pouvait jamais connaître Quels dédains il vaut à son maître!
Et c'est pour cet indigne objet , C'est pour lui seul qu'elle me brave ! .. Calpigi , je forme un projet :
Coupons la tête à cet esclave; Défigure-la tout à fait :
Porte-la de ma part toi-même.
Dis-lui qu'en mes transports jaloux , Surprenant ici son époux...
(Il tire le sabre de Calpigi.) CALPIGI l'arrête et l'éloigné de son ami. De cet horrible stratagème , Ah ! mon maître, qu'espérez- vous ?
Quand elle pourrait s'y méprendre , En deviendrait-elle plus tendre?
En l'inquiétant sur ses jours , Vous la ramènerez toujours.
A.TAR furieux.
La ramener!.,. J'adopte une autre idée; Elle me croit l'âme enchantée :
Montrons-lui bien le peu de cas Que je fais de ses vains appas.
Cette orgueilleuse a dédaigné son maître ! O le plus charmant des projets !
Je punis l'audace d'un traître
Qui m'enleva le cœur de mes sujets,
Et j'avilis la superbe à jamais.
Calpigi?...
CALPIGI troublé.
Quoi ! seigneur !
D'obéir.
Jure-moi sur ton âme
558 TARARE
CALPIGI plus troublé.
Oui, Seigneur.
ATAR
Point de zèle indiscret.
Tout à l'heure.
CALPIGI presque égaré, A l'instant.
ATAR
Prends-moi ce vil muet ,
Conduis-le chez elle en secret :
Apprends-lui que ma tendre flamme
La donne à ce monstre pour femme.
Dis-lui bien que j'ai fait serment Qu'elle n'aura jamais d'autre époux , d'autre amant.
Je veux que l'hymen s'accomplisse :
Et si l'orgueilleuse prétend
S'y dérober , prompte justice.
Qu'à son lit à l'instant conduit ,
Avec elle il passe la nuit ;
Et qu'à tous les yeux exposée , Demain, de mon sérail, elle soit la risée ! A présent, Calpigi, de moi je suis content. Toi , par tes signes , fais que cette brute apprenne
Le sort fortuné qui l'attend.
CALPIGI tranquillisé.
Ah! seigneur, ce n'est pas la peine :
S'il ne parle pas, il entend.
ATAR
Accompagne ton maître à la garde prochaine.
(Il se retourne pour sortir.) CALPIGI, en se baissant pour ramasser la simarre de l'empereur, dit
tout bas à Tarare :
Quel heureux dénoûment!
(Il suit Atar.) TARARE se relève à genoux.
Mais quelle horrible scène ;
(11 ôte son masque, qui tombe à terre loin de lui.) Ah ! respirons.
ATAR revient à l'appartement d'Àstasie d'un air menaçant, et dit avec une joie féroce.
Je pense au plaisir que j'aurai , Superbe , quand je te verrai Au sort d'un vieux nègre liée , Et par cent cris humiliée !