FIN DU PARIA
NOTE
Un critique, à la bienveillance et à l'urbanité duquel je me plais à rendre hommage, a cru devoir signaler, comme faute de prosodie, l'emploi que j'ai fait du mot croient dans ces deux vers :
Va , C06 mortels si fiers qui nous ont rejetés , De ce bonheur eu vain nous croient déshérités.
Le respect que tout écrivain doit à la langue m'eût lait un devoir de corriger ce passage , si je n'avais pour moi l'exemple de Racine, qui a dit :
Qu'ils soient comme la poudre et la paille légère , Que le vent chasse devant lui.
Le mot employé dans Esther, et celui dont je me suis servi, soûl tous deux monosyllabiques ; ils sont formés presque en entier des mêmes lettres, et ils apportent à l'oreille la même terminaison masculine : si l'un est admis dans les vers, pourquoi l'autre en serait-il banni ? La langue poétique en France est-elle assez riche pour se montrer dédaigneuse , ou marche-t-elle si librement qu'elle doive s'imposer à elle-même de nouvelles entraves ?
Dans les vers suivans, la règle des participes a paru violée :
Notre tendre amitié remplit le cours des heures; Ces arbres l'ont vu naître.
Ici le plus harmonieux cl le plus correct de nos poètes vient encore
13G NOTE
à mon secours. Racine a fait dire à Néron, en parlant de Junie:
Immobile, saisi d'un long étonnemcnt, Je l'ai laissé passer dacs son appartement.
De plus, j'ai en ma faveur l'autorité de Condillac. Il établit pour règle que tout participe suivi d'un infinitif demeure invariable, c[uels que soient d'ailleurs le genre et le nombre du régime qui précède , et même lorsque l'infinitif est un verbe neutre. ( Voyez la Gra//2w<^«>e de Condillac , page lyS, in-8°, 1795.)
»»aO'a^
Qu'est-ce qu'un Paria ? C'est la première question que l'on a dû se faire lorsque l'on a entendu parler de la nouvelle tragédie de l'auteur des Vépres siciliennes. Beaucoup de personnes aiment le tliéâtre , et ne sont pas pour cela familières avec les Relations du P. Catrou , les Voyages de Tavernier ou ceux de Bernier. Bernardin de Saint-Pierre a fait d'un Paria le héros d'un petit conte philosophique , intitulé la Chaumière indienne ; et ce Paria est , sous la plume du romancier, 'le modèle des sages, des solitaires, des amans et des époux ; // réitère sa/emme comme le soleil., et Vaime comme la lune. Un docteur anglais , député de toutes les académies des trois royaumes, a parcoinu la moitié du globe pour y chercher la vérité et le bonheur : il ne trouve l'une et l'autre que dans la ca-
bane du Pari^. En quittant son hôte , le voyageur britannique veut lui faire présent d'une montre qui sonne les heures. « Les oiseaux les chantent, « répond le Paria. — Acceptez du moins ces pisce tolets, pour vous défendre des voleurs dans votre « solitude. — L'argent dont vos armes sont garce nies suffirait pour les attirer. » Voilà le Paria du roman; voici celui de l'histoire:
« Outre les quatre premières tribus, celles des brames, des guerriers, des laboureurs et des artisans, il y en a une cinquième qui est le rebut de toutes les autres. Ceux qui la composent ont les emplois les plus vils de la société : ils enterrent les morts, ils transportent les immondices, et se nourrissent de la viande des animaux morts naturellement. Ils sont dans une telle horreur, que, si l'un d'entre eus osait toucher un homme d'une autre classe, celui-ci a le droit de le tuer sur-le-champ ; on les nomme les Parias. » ( Raynàl, Histoire des deux Indes.)
Il y a encore, au rapport du même historien, une classe plus abjecte et plus méprisée que ceU<' des Parias, c'est la tribu des Poulichis; les détails
dans lesquels il entre à leur égard, et que confirme l'autorité des écrivains les plus irrécusables , prouvent qu'il n'est pas de degré d'abjection et d'abrutissement auquel la tyrannie et l'ignorance ne puissent ravaler l'espèce humaine. Cet état d'avilissement et d'opprobre n'a jamais déshonoré les sociétés éclairées de la lumière du christianisme : l'esclavage des noirs, l'excommunication politique des Juifs, n'a approché dans aucun temps de cette dégradation absolue des droits de l'homme, à laquelle; des castes entières ont été condamnées dans la presqu'île du Gange. En Europe , ceux qui étaient assis au dernier degré de la hiérarchie sociale se trouvaient réellement dans un état d'élévation prodigieuse, en comparaison de ces déplorables victimes du fanatisme, de l'orgueil et des préjugés asiatiques.
Venger ces in fortunés,, et préparer, même de loin, l'époque de leur régénération politique, est le devoir d'un écrivain qui embrasse dans ses vues les intérêts de l'humanité tout entière. Si jamais les Parias sont rendus à leur dignité primitive , j'ignore jusqu'à quel point ils auront obligation d'un
si grand service à une pièce de théâtre jouée à deux mille lieues de Bénarès ; mais le théâtre répand et propage les maximes avouées par la justice et par la vérité; et, puisquela presqu'île est aujourd'hui à peu près entièrement assujettie à une domination européenne , qui sait si l'opinion favorable à l'abolition d'un esclavage odieux ne recevra pas de la tragédie de M. Delavigne une nouvelle impulsion qui, communiquée de Paris à Londres, ira se faire sentir, par un heureux contrecoup, sur les rivages de Coromandel et de Malabar ?
L'écueil d'un pareil sujet est l'exagération. Il est louable de s'enflammer pour une classe d'hommes procrite et avilie ; il est injuste et dangereux de lui sacrifier entièrement les classes supérieures. Cet écueil, M. Delavigne n'a pas su l'éviter; il commence par retrancher des quatre premières tribus de l'Indostan celles des laboureurs et des artisans ; reste la tribu des Brames et celle des guerriers : un Paria est son héros ; dès lors , les Brames ne seront plus que des imposteurs fanatiques , insensibles à la voix de la nature et de la pitié; et, quant aux
guerriers, il cherchera en vain sur leur front les traces de leur noble origine ; il n'y verra que
Des traits efféminés Vieillis par les chagrins , par les pleurs sillonnés; Sous un faste imposant des corps dont la mollesse Faisait mentir le fer qui couvrait leur faiblesse.
Mais un Paria aura seul plus de force et de courage que toute la tribu belliqueuse, que toutes les autres tribus ensemble ; il n'y a pas lieu d'en douter ; car il s'en vante, et personne ne le dément:
Vos tribus dispersées A l'approche du joug s'étaient déjà baissées. Je l'écartai moi seul , qui seul restais debout.
Mais par quel prodige ce Paria, vil rebut d'une nation , ce Paria que Dieu avait retranché
Du nombre des humains Quand l'univers créé s'échappa de ses mains ,
se trouve-t-il à la tète de la tribu des guerriers ? C'est ici la donnée principale de la pièce , et elle me conduit naturellement à l'analyse.
Idamore, fils du Paria Zarès, a quitté depuis trois ans son vieux père , dont il était l'unique appui dans le désert. Poussé par un sentiment vague de curiosité, et par un instinct irrésistible d'ambi-
lion, il s'est approché de Bénarès; et, déguisant son origine servile sous les dépouilles des tigres qu'il a terrassés , il est venu prendre du service dans les troupes attaquées alors par les Portugais. Ses talens et son courage l'ont élevé de grade en grade jusqu'au commandement suprême; ce commandement a été la récompense d'une dernière victoire qu'il a remportée sur les chrétie-ns , et dans laquelle il a fait prisonnier de ses propres mains le jeune Alvar, auquel il a sauvé la vie, et qui est devenu son confident et son ami.
Sûr de son attachement et de sa prudence , Idamore révèle à x^lvar le secret de sa naissance; Alvar lui confie à son tour que lui-même, par suite d'une erreur qu'il n'explique point, a été excommunié à Lisbonne, et que c'est pour se soustraire aux rigueurs de l'inquisition, qu'il est venu débarquer sur les bords du Gange. Cette circonstance n'est d'aucun intérêt dans la suite de l'ouvrage; et, comme elle alonge inutilement l'exposition, il n'y aurait aucun inconvénient à la supprimer.
Rassasié de gloire, dégoûté du faste des villes, Idainore pensait à retonrner auprès de Zarès; nn
sentiment impérieux, l'amour, la retenu à Bénarès.
Épris des charmes de la jeune Néala, fille du grandprétre Akébar, il a touché son cœur; un obstacle qui paraît invincible s'oppose à leur union. Néala est vouée par son père au dieu du Gange, et cet hymen religieux la consacre à une éternelle virginité. D'ailleurs Akébar est ennemi d'Idamore, qui n'a jamais voulu fléchir le genou devant sa puissance sacrée. Comment son ennemi pourrait-il espérer de devenir son gendre?
Le pontife, après avoir longuement déploré les ennuis attachés à son rang, la contrainte qu'il est obligé de s'imposer à tous les momens de ia vie, l'abnégation même des sentimens naturels, à laquelle il est condamné par sa pieuse politique, et surtout les chagrins cuisans qu'il ressent de l'orgueil inflexible d'Idamore, veut triompher de son superbe rival , en lui offrant la main de sa fille. Un oracle émané de la puissance suprême a rompu les engagemens sacrés de Néala; et Akébar, ignorant ceux qui lient déjà les deux jeunes amans, propose à Idamore un mariage qui doit mettre fin à tous les ressentimens. Idamore, transporté de
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joie, tonibi; aux pieds d'Akébar, lui jure soumission et respect. Les desseins du pontife sont accomplis; il sort pour ordonner les préparatifs de l'hymen. ^,
Néala est auprès de son époux , lorsque tout-àcoup un scrupule généreux s'empare de l'esprit d'Idamore : peut-il laisser ignorer à Néala que c'est un Paria qu'elle épouse? Le terrible aveu lui échappe, et à l'instant Néala épouvantée recide avec horreur, et court se réfugier auprès de la statue de Brama.
C'est ici la plus belle et la plus touchante situation de la tragédie. Dans une tirade très éloquente et très bien versifiée, l'auteur a placé l'apologie de la tribu des Parias. Idamore cherche à détromper son épouse : il lui prouve facilement que les Parias sont des hommes, enfans d'un même Dieu, éclairés d'un même soleil , portés par la même terre, et appelés à une même vocation :
Dion nous appelle totis ; le brame qui l'encense Et l'eufant (lu désert repoussé des autels, lU'pcscront unis dans ses bras paternels.
Cette tirade a été couverte d'applaudisseuiens mé-
rites; il est juste d'en rendre quelque chose à Shakspeare, qui , dans son Marchand de Venise , a prêté les mêmes idées au juif Sylock. « Un juif na- « t-il pas des yeux? Un juif n'a-t-il p.is des mains, « des organes et des passions ? ne se nourrit-il pas « des mêmes alimens ? n'est-il pas blessé des mêmes «armes? etc. « Mais un emprunt fait à un théâtre étranger est une conquête légitime, et M. Delavigne ['a ornée de si beaux vers qu'il en a fait incontestablement sa propriété.
Dans le moment on annonce l'arrivéis imprévue d'un vieillard; et cette arrivée \Qi tout chanîrer, va donner à tout une face imprévue. Zarès, ne pouvant plus supporter l'absence de son fils, vient réclamer les droits de la tendresse et de l'autorité paternelle. A peine est-il instruit qu'Idamore est perdu à jamais pour lui, puisqu'il va ^'unir à une bramine, que Zarès l'accable de reproches; il lui rappelle les souvenirs de son enfance, le tombeau de sa mère, et lui ordonne de renoncer à Néala, et de l'accompagner dans sa retraite. îdamore lui demande une heure; après une entrevue avec
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Néala, il obéira à son père. Zarès s'enfonce senl
dans la forêt.
Idamore a déterminé avec peine Néala. à le suivre au fond des déserts; à ce prix l'hymen s'achève et la cérémonie a lieu sur la scène ; Zarès, qui est aux aguets, se croit trahi par Idamore, et accourt en répétant à grands cris qu'il est un Paria. Le grand-prêtre , indigné qu'un homme impur ait osé profaner l'enceinte sacrée, ordonne la mort de Zarès. Idamore se jette au-devant du coup fatal, et se déclare Paria, en proclamant Zarès pour son père. Effroi, comternation , trouble général; on emmène Néala évanouie. Les soldats et le peuple abandonnent Idamore. Akébar convoque le conseil. Idamore est condamné à être lapidé; la sentence s'exécute. Le fidèle Alvar, qui n'a point voulu abandonner son ami, est enveloppé, on no sait trop pourquoi , dans son supplice. Néala reparaît, mais son époux n'existe plus. « Que venez-vous «chercher? lui dit Akébar. — Mon père! » et elle se précipite dans les bras de Zarès, qui avant de se remettre en route avec elle pour sa solitude, accable Akébarde ses malédictions, et lui annonce la
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vengeance céleste par cet hémistiche, le dernier de la pièce : « Pontife , il est des dieux In
Le plan de cette tragédie n'en est pas la partie la plus irréprochable , et cependant je me plais à reconnaître que, malgré les invraisemblances que l'on y a remarquées , il est plus sage et plus régulier que celui des Vêpres siciliennes. Il n'y a rien dans le Paria que l'on puisse comparer ni à la présence inaperçue de Procida et de trois cents conspirateurs dans le palais même du vice-roi, ni au sommeil de Montfort, que trois avis différens ont instruit, dans le jour même , de l'existence de la conspiration, ni à la folie de Lorédan, qui se tue par amitié pour un -homme qui voulait tuer son père , et qui lui enlevait sa maîtresse. Cependant voici quelques questions que j'adresse , sous la forme du doute , à M. Casimir Delavigne :
Est-il vraisemblable qu'étranger à la tribu des guerriers , dans un pays où la distinction des castes est si sévèrement maintenue, Idamore soit parvenu au suprême commandement de cette tribu , sans qu'on se soit informé de sa famille et de sa jKitrie ?
Que seul ., à la tète de soldats peints comrrie des lâches et des efféminés, il ait affranchi son pays du joug des Portugais?
Qu'Akébar trahisse devant un prêtre subalterne le secret de ses impostures, le ridicule de ses pratiques, la cruauté de sa politique sacrée ?
Que Zarès , reconnu par Idamore, alors investi de la toute- puissance, ne soit pas protégé efficacement contre les dangers que la découverte de sa qualité de Paria peut lui faire courir?
Qu'au moment du danger qui menace Idamore, INéala n'intervienne pas comme médiatrice entre son père et son époux, et qu'un évanouissement seul motive l'absence de œs scènes pathétiques et touchantes que la situation amenait si naturellement, et qui aurait jeté tant d'intérêt et de mouvement tlans les derniers actes ?
Qu'Alvar, qui n'a subi ni jugement ni condamnation , soit lapidé avec Idamore ?
Et qu'enfin Akébar se laisse enlever sa lille paiun Paria qui l'outrage et qui le maudit ?
Je connais d'avance la- réponse à toutes ces questions. Sans doute, ces invraisemblances existent ,
PAR M. DITVIQUET. 151
et cependant la j3ièce confirme les présages que les premières productions de M. Delavigne avaient fait concevoir; on y remarque les progrès sensibles d'un talent distingue. La versification en est brillante; un grand nombre, un trop grand nombre peut-être de descriptions y étincellent dé beautés poétiques du premier ordre. La pensée est souvent revêtue des couleurs de l'imagination; il y a donc beaucoup à attendre d'une muse à laquelle on ne peut imputer encore que des fautes de jeunesse, et qui donnerait peut-être moins d'espérances si elle montrait plus de raison et de maturité. Acceptons, j'y consens, cette heureuse compensation, et, surtout, montrons assez d'égards et d'estime à M. Delavigne pour ne pas lui prodiguer de pernicieuses adulations.
Racine mettait deux ans à nun-ir le plan d'inie tragédie, et lorsque ce plan , purgé des fautes inséparables d'une première conception , corrigé, remis vingt fois sur le métier, ne laissait plus enfin aucun scrupule ni à son goût, ni au goiit plus sévère encore de son ami Despréaux; lorsqu'il s'était assuré que les caractères, inventés ou tracés d'après l'his-
toire , se soutenaient jusqu'à la fin sa,ns se démentir un seul instant, que l'intérêt des situations redoublait avec les obstacles, et allait toujours croissant jusqu'au dénouement; lorsque après avoir tracé la division des actes et la distribution des scènes , il avait esquissé en prose le dialogue de ses différens personnages, il avouait que sa tragédie était terminée. Les vers, il est vrai, lui restaient à faire; mais de beaux vers pour Racine étaient la moinck-e partie de sa tâche. Son seul embarras eût été d'en faire de médiocres ou de mauvais. Aussi , depuis Andromaque ^ la liste des tragédies de ce grand poète ne se compose que de chefs-d'œuvre. L'imagination n'y impose aucun sacrifice à la raison ; la réflexion et la lecture confirment et justifient l'illusion qu'elles ont produite au théâtre; depuis plus d'un siècle et demi, lues sans cesse, sans cesse représentées, elles semblent toujours briller de l'éclat de la jeunesse, de la fraîcheur de la nouveauté, et la mémoire qui se les retrace croit les recueillir pour la première fois.
Voltaire produisait plus facilement; une tragédie lui coûta souvent moins d'un mois de travail;
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mais aussi quelle infériorité dans la correction des vers, dans la sagesse des plans, dans la vraisemblance des moyens , dans la régularité des compositions! et, toutefois, malgré cette infériorité que l'on n'ose plus contester, le brillant de son coloris, la hardiesse de quelques unes de ses conceptions, le grand ressort du pathétique , que nul autre n'a manié avec plus de force ;.roriginalité des mœurs qu'il a indroduites sur la scène , et , plus que tout cela, les opinions qu'il a fait prédominer dans la société, après les avoir introduites et essayées sur le théâtre, lui ont conservé, parmi les poètes tragiques , une place si élevée que l'ambition de ses successeurs s'est plutôt attachée à en approcher qu'à y atteindre. Mais son exemple a été contagieux; avec moins de génie, les auteurs qui sont venus après lui se sont permis toutes les licences que le génie seul peut excuser, parce qu'il est toujours assez riche pour en payer comptant la rançon. Lorsqu'on reprochait à ces faibles imitateurs les fautes de composition qui déshonoraient leurs ouvrages , ils répondaient par l'exemple de Voltaire, par le billet équivoque de Zaïre, par la lettre à
double sens de Taiicrède , par la fantasmagorie tle Séiniramis , par les invraisemblances innombrables d'x^lzire, et ils ne voyaient pas que ce n'était point par ces défauts que les ouvrages dont ils s'autorisaient avaient obtenu les succès de la représentation et les suffrages des connaisseurs, et que, pour pécher impunément comme Voltaire, il fallait écrire, sentir et exprimer habituellement comme lui.
J'ai trouvé beaucoup à louer dans le style, beaucoup aussi à blâmer dans la conception générale de l'ouvrage. C'est indiquer que, d'après mon sentiment, le plan du Paria avait besoin d'excuse, et que le jeune auteur était sur la route du pardon ; il serait digne d'un talent qui s'annonce sous de brillans auspices de ne point se mettre dans le cas de recourir à l'indulgence. Plus il avancera t!ai!s la carrière, plus cette indulgence se montrera difficile et rétive; et compter, pour la réclamer à l'avenir, sur les titres de Voltaire, c'est s'exposer à de cruelles, à d'irréparables méprises.
Au point où est parveiui le talent de IM. Delàvigne, il lui est plus facile de se perfectionner par
la sagesse, que de se grandir eu élévation. Eciirat-il un jour mieux qu'il n'a écrit jusqu'à présent ? sauf vérification ultérieure , il est permis d'en douter; composera-t-il plus régulièrement ? il n'a qu'à le vouloir pour y réussir. Or, une tragédie qui réunirait au mérite de la versification élégante, harmonieuse , énergique de M. Delavigne , le mérite d'un plan raisonnable , d'un plan conforme en tout aux règles de la poétique théâtrale , serait un ouvrage , sinon du premier ordre , au moins si voisin du premier, qu'il n'est pas d'ambition qui n'en dût être satisfaite ; où trouverait-on alors les rivaux de M. Delavigne?
Dans les reproches assez nombreux qui portent sur les diverses parties de l'invention, il en est un qu'on aura été surpris de ne pas rencontrer, et je dois en faire une mention expresse , parce qu'il a été à peu près général ; ce n'est pas pourtant dans l'intention de l'appuyer, c'est, au contraire, avec la ferme volonté de le combattre que je le rappelle. La prévention et l'erreur ont seules inspiré la critique que je me propose de réfuter.
il s'agit du personnage de Zarès. Quel est ce père
insensé et barbare, entenclais-je répéter de tous cotés, qui, couvert des haillons de l'indigence, vient troubler le bonheur d'un fds élevé au faîte des grandeurs, et près de mettre le comble à sa félicité par son union avec une fille vertueuse et adorée? Quel égoïsme! quelle dureté 1 Quoi! ce fils renoncera à son rang , à sa considération , à son amour! Et pourquoi? pour rentrer dans la fange, d'où son génie a su le relever; pour retourner dans un désert, s'exposer de nouveau au mépris et à la proscription , pour n'avoir d'autre consolation de son isolement que la société de son vieux père, auquel il offre de partager sa gloire et sa fortune, et d'habiter près de lui son superbe palais de Bénarès ? Et c'est cependant sur ce vieillard que l'auteur a reporté tout l'intérêt de ses derniers actes, c'est sur lui qu'il appelle la pitié; Idamore paraîtrait coupable, si, après la cérémonie de son hymen, il se refusait à le suivre avec sa nouvelle épouse! Ne serait-il pas plus naturel que Zarès acceptât la proposition de son fils, puisque enfin il n'est pas connu pour un Paria, et que, couvert de la protection fihal<^ du chef des
guerriers, il doit plutôt aspirer à s'élever jusqu'à lui, que le condamner à redescendre à l'humiliation d'une tribu dégradée ?
Voilà l'objection dans toute sa force. Ceux qui la font me paraissent avoir méconnu le but de la nouvelle tragédie , et ils ont prononcé d'après des préjugés vulgaires sur un caractère entièrement placé hors de la position sociale. M. Delavigne n'a voulu prouver qu'une chose , c'est qu'un Paria est un homme; que l'infamie politique dont il est frappé est une grande infamie morale; que dans cette caste rebutée il peut se trouver de grands caractères. Pour appuyer cette théorie par des exemples , il a mis en scène deux Parias , dont l'un , jeune, ardent, ambitieux, a triomphé de sa destinée, en se montrant digne des grands emplois auxquels il est parvenu; dont l'autre, au contraire, a nourri, pendant soixante ans, dans la solitude, la haine de ses oppresseurs et de longs ressentimens contre les supériorités dont il est la victime. Façonné à son état et à ses privations , 11 ne doit voir qu'avec dédain et avec colère tout ce qui se rattache aux castes privilégiées. Tl a en horreur
leurs villes, leurs arts, leur opulence. Privé de ce fils, unique .appui, dernière consolation de sa vieillesse, il le cherche au péril de sa vie; il le retrouve: dans quel moment! lorsque son union avec la fille du grand-bramine va l'enchaîner pomjamais à une caste qu'il abhorre, et lui enlever tout espoir de le ramener dans sa solitude, et de pleurer avec lui sur les cendres de sa mère. Il faut connaître bien mal le cœur humain pour n'avoir pas senti combien était dans la nature cet héroïsme d'une misère stoïque, ce mélange de vengeance, de dédain et de grandeur d'âme. A-t-on oublié Lusignan, retrouvant sa fille au moment où elle va épouser le successeur des Califes, et lui défendant, au nom de la religion et de l'autorité paternelle, un mariage coupable? Mais Zaïre est la fille des rois de Jérusalem! Oui, sans doute, de rois détrônés, captifs , réduits à une condition plus cruelle que celle des plus misérables Parias. Mais elle est fille d'un chrétien , et elle a promis de devenir chrétienne! Croit-on que l'aversion inspirée par la différence de l'eligion soit plus puissante que celle que Zarès doit ressentir contre des titres dont il
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est séparé par toute la distance que met l'orgueil entre la toute-puissance et l'esclavage, entre l'existence et le néant?
Je suis donc loin de blâmer les sentimens qui animent Zarès, il serait faible et pusillanime s'il en montrait d'autres; ce que je blâme, c'est l'imprévoyance incroyable d'idamore, qui ne prend aucune précaution pour mettre son père à l'abri de ses propres imprudences, et qui, en le laissant s'égarer seul dans la forêt sacrée , s'enlève le moyen de lui apprendre sa résolution de partir avec Néala, pour l'accompagner dans ses déserts, dès qu'elle sera devenue son épouse.
Les beautés de style que l'on aime à reconnaître dans le Paria sont nombreuses; mais elles sont déparées par des fautes échappées à l'attention de M. Delavigne, et que je crois nécessaire de lui signaler.
Idamore dit en parlant d'x\kébar:
Il se trouble à l'éclat de sa grandeur suprême , 11 s'impose , il s'adore; il a foi dans lui-même.
L'éclat e^/oMi/^, mais ne trouble pas; puis est-il correct de dire quoii se trouble à V éclat?
Le second vers est une paraphrase de ce mot si connu de M™" de Staël , parlant de Buonaparte : il croit en lui. La précision du mot en fait tout le méj-ite; j'ai bien peur que M. Delavigne ne l'ait gâté en le délayant. Et puis, il s'impose présente-t-il une idée claire et précise?
Le même Idamore dit en parlant de lui-même :
Jeté farouche encore à travers ces entraves.
Je gémis sous leur poids léger pour des esclaves.
On attache les entraides aux pieds, mais on n'est pas jeté à travers : l'image est fausse; et , d'ailleurs, les entraves n'asservissent point par leur poids, mais par leur dureté et leur force. Le poète emprunte au joug une métaphore qu'il transporte improprement à un objet auquel elle ne convient nullement.
Va , ces mortels si fiers qui nous ont rejetés De ce bonheur en vain nous croient déshérités.
Ici, la faute de prosodie est palpable. La terminaison du mot croient ne peut entrer dans un vers que lorsqu'elle est masculine, comme dans les imparfaits de l'indicatil, ils aimaient^ ils croyaient.
PAR M. DUVIQUET. IGl
Une faute toute semblable se retrouve dans le dernier des deux vers suivans :
Sans que ses premiers feux ui sa clarté moiiraule De mes sens éperdus aient calmé l'épouvante.
La règle de l'accord du participe est évidemment violée dans cet hémistiche; il s'agit de l'amitié:
Ces arbres l'ont vu naître
On doit écrire vue.
Que d'orgueils révoltés ! '
C'est la première fois que j'ai vu le mot orgueil employé au pluriel , et je doute qu'il fût possible à M. Delavigne d'autoriser ce pluriel par quelques exemples.
J'ai marqué ces inadvertances grammaticales , non que j'y attache une importance pédantesque , mais parce qu'elles gâtent des pensées et des tirades où l'on ne désirerait qu'admirer.
Voici des observations d'un autre genre : on applaudit beaucoup les deux vers suivans, adrespés par Idamore au grand-bramine :
Soyez plus fpi'un mortel; j'y consens, si nous sommes. Vous le dernier des dieux, moi le premier des Lomiucs.
J'ignore si ceux qui les applaudissent ont le bonheur de les comprendre; Idamore ne cesse de déclamer contre la prééminence du grand-prétre sur la tribu des guerriers , et il établit les motifs de ses prétentions à la supériorité sur la caste des Brames , dans ces vers singuliers, que, dans une autre circonstance , Idamore adresse au peuple. Je combattais, dit-il, je remportais la victoire,
Quand ces Brames si fiers que je courais défendre , Cachés au fond du temple et courbés sous la cendre, Implorant un appui qu'ils n'osaient vous offrir, Priaient , tremblaient pour vous , et vous laissaient périr.
Le reproche assurément est bizarre, et l'on ne voit pas trop ce qu'en tout pays livré aux horreurs de la. guerre, des prêtres ont de mieux à faire que de prier pour ses défenseurs. Quoi qu'il en soit, il résulte de cette allocution qu'ldamore entend bien prendre le pas sur le pontife, ce qui sera difficile d'après la concession qu'il lui fait; le premier des hommes, suivant toutes les règles de l'étiquette polythéiste, ne doit venir immédiatement qu'à la suite du dernier des dieux.
Je me résume. Des fautes dans la disposition des scènes, quelques négligences de style, des idées
fortes , une foule de beaux vers, des tirades entières écrites de verve ou imitées avec éloquence , un but moral très élevé , de l'exagération dans certaines parties du rôle d'Akébar et d'Idamore, beaucoup de charme et de naturel dans celui de Néala , un dénouement tragique, mais invraisemblable, un grand talent qui donne de plus grandes espérances encore ; tel est le jugement qu'après plusieurs épreuves j'ai porté du Pana : et ce qui m'a inspiré de la confiance dans mon opinion, c'est qu'elle a été partagée par le public, qui, tout en blâmant ce qu'il y a de répréhensible dans l'ouvrage, ne cesse de se porter en foule aux représentations. Ce ne sont pas les défauts , ce sont les beautés qui font le sort d'un ouvrage dramatique; l'heureuse destinée du Paria et celle de son auteur me paraissent désormais assurées.
LÉCOLE